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jeudi 9 octobre 2014

Le quatrième mur



Ce roman de Sorj Chalandon m'a – une fois n'est pas coutume pour cet auteur, époustouflée. Sorj Chalandon renoue en partie avec une thématique qu'on lui avait déjà connue dans Mon Traitre : l'admiration par le héros d'une figure paternelle qu'il découvre faillible. Mais cela n'est qu'une seule des nombreuses facettes de ce roman éblouissant, qu'on referme avec silence et admiration.

Sorj Chalandon raconte l'épopée de Georges, ancien fervent militant de gauche, pour mettre en scène à Beyrouth l'Antigone d'Anouilh. Cette idée n'est pas la sienne mais celle de son ami Samuel, le grec militant pacifiste dont l'ambition ne s'arrêtait pas à la seule mise en scène mais également à ce que tous les camps de la guerre civile libanaise soient représentés parmi les acteurs. "Antigone était Palestinienne et sunnite. Hérion son fiancé, un Druze du Chouf. Créon, roi de Thèbes et père d'Hérion, un maronite de Gemayzé[…]. Une vieille chiite avait aussi été choisie pour la reine Eurydice, femme de Créon. La "Nourrice" était une Chaldéenne et Ismène, sœur d'Antigone, catholique arménienne".

Ce rêve un peu fou du vieux Samuel, Georges accepte de tenter de la réaliser, de faire 3 voyages à Beyrouth pour rencontrer les acteurs, les faire répéter ensemble et enfin l'unique représentation.

Le livre s'ouvre d'abord sur une première partie qui dépeint le caractère de Georges, ce militant déçu par la démobilisation progressive des troupes, tiraillé entre la violence des convictions et celle des armes. "Ceux qui tenaient bon militaient encore, mais les cœurs étaient lourds. Les nouveaux partisans, redevenus enfants, désertaient un à un le front pour l'arrière, banal. Le local semblait une salle de bal à l'aube avec des tracts épars en cotillons passés". Cette partie plante le décor de la relation entre Georges et Samuel, metteur en scène idéaliste ; faite de respect mutuel, de complicité d'idées et de dévouement silencieux.

Quand Georges accepte la demande de Samuel malade, dépérissant à l'hôpital, débute alors la partie la plus lumineuse du roman, celle où ce rêve un peu fou prend forme, où le théâtre s'immisce dans la guerre, où l'art arrête les fusils pour quelques minutes et fait se rencontrer des ennemis de toujours pour déclamer du Anouilh, le texte annoté à la main. "Il expliquait que chaque acteur avait appris son texte, et qu'il suffisait de quelques répétitions. Il n'y aurait qu'une seule représentation en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l'Ouest de Beyrouth, ni dans l'Est. Sur la ligne de démarcation. […]. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d'éclats"

Georges est bien sur hésitant, désarçonné devant l'ambition de l'entreprise, déconcerté quand il découvre le stade réel d'avancement du projet, lui qui de surcroit ne connait pas l'Antigone d'Anouilh. "C'était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown rassembler 10 personnages sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat de chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène […]. Demander à Créon, acteur chrétien e condamner à mort, actrice palestinienne."

Le premier voyage de Georges à Beyrouth est un véritable enchantement pour le lecteur, à la poésie du théâtre se mêle la difficulté de la guerre, nous faisant redécouvrir au passage toute la complexité de la géopolitique libanaise : les laissez-passer requis pour pouvoir se rendre dans chacune des cinq zones, la prononciation du mot 'tomate' qui permet de catégoriser les personnes d'un camp à l'autre ... Pour convaincre chacun des camps, Georges accepte silencieusement l'interprétation revue et corrigée que chacun lui propose du rôle de son personnage. Ainsi l'interprétation du chrétien lui convient-elle de permettre à son frère de jouer Créon : "Il disait que l'entêtement aveugle [d'Antigone] était érigé contre le sens commun. Il appréciait que son jeune frère incarne Créon le puissant, celui qui dirigeait la cité, qui était craint par son peuple, qui oeuvrait pour l'intérêt de tous, qui gardait la tête haute, qui échappait au déshonneur", tandis que le père des acteurs chiites qui doivent jouer les gardes y trouve aussi son compte : "Mes fils m'ont dit que leur rôle de gardes serait d'entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m'ont expliqué qu'une jeune femme le défiait, qu'à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettrait un terme à cette arrogance". Tout comme le druze, dont le fils doit jouer Héron : "Héron était un combattant, un résistant opposé au tyan qui opprimait son peuple. Il expliquait que Nahad [son fils] avait le plus beau rôle, le plus grand de tous. Qu'il incarnait l'exemple, l'espoir, la vie. Que dans cette pièce, il mourrait par amour d'une femme, belle comme celles de leurs montagnes"

La scène de rencontre entre les acteurs est un vrai petit bijou, tendue sur le fil du rasoir, tant les différents acteurs auraient des raisons de se sauter au cou.

Malheureusement la dernière partie du livre décrit la guerre qui reprend ses droits, au Liban mais aussi dans la tête de Georges, qui, rentré à Paris ne parvient plus à reprendre une existence normale, obsédé par Beyrouth, sa pièce et ses acteurs. On plonge alors dans les affres de la guerre, suivant Georges  dans sa muette impuissance face au décirement des camps, face à l'illusion naïve dont il s'est bercé avec son projet.

On referme le livre, coi et soufflé.
 
Le quatrième mur, de Sorj Chalandon chez Grasset

mardi 30 septembre 2014

Prières pour celles qui furent volées


 
 
J'ai toujours plaisir à découvrir des histoires qui vous dépaysent par leur géographie lointaine, leur contexte différent de notre vie de tous les jours. Avec Prières pour celles qui furent volées, je fus servie.

On y suit le parcours de Ladydi, jeune fille mexicaine habitante de la dangereuse région du Guerrero. Avec sa mère et ses amies – Paula, Estefani, Maria, Ruth etc., elles savent toutes les dangers qu'encourent les jeunes filles dans cette province : non seulement les bêtes, les scorpions albinos, le pesticide très toxique Paraquat déversé par hélicoptère par l'armée pour tuer les plantations des trafiquants, et surtout le pire d'entre eux  qu'elles nomment pudiquement "être volée". Durant la première partie du roman, on la suit donc dans sa cabane à la construction inachevée, faisant chaque jour le trajet jusqu'à l'école qui l'oblige à traverser l'autoroute, guettant le moindre bruit d'hélicoptère (le Paraquat) ou pire de 4x4 (les "voleurs").

Ce roman est avant tout l'histoire d'un pays bouleversé par les cartels, la drogue, la corruption, la misère, aux priorités chamboulées, où même si on ne vit que dans une cabane en tôle et en béton, on a la parabole et la télé grand écran, et où les filles se déguisent en garçon jusqu'à leur adolescence pour faire croire aux voleurs qu'il n'y aura rien à "voler" dans la région.

Jennifer Clément diffuse un certain humour tout au long du roman, à commencer par ce prénom saugrenu pour son héroïne : Ladydi. Ou encore quand elle relate cette croyance qu'a la mère qu'il ne faut pas prier pour ce qu'on souhaite vraiment, sinon on ne l'aura jamais mais toujours pour des choses très matérielles et secondaires qui sont sensées cacher les vraies demandes et donc les exaucer. "Depuis que j'étais enfant, ma mère me disait de faire des prières pour demander des choses. Nous le faisions toujours. J'avais dit une prière pour demander les nuages et pour un pyjama. J'avais fait une prière pour demander des ampoules électriques et des abeilles. Ne demande jamais l'amour et la santé, disait ma mère. Ou de l'argent. Si Dieu entend ce que tu désires vraiment, tu ne l'auras pas. Garanti. Quand mon père nous a quittées, ma mère a dit : "Mets toi à genoux et demande des cuillères""

Ce livre fait le portrait des femmes mexicaines : la mère kleptomane et sur-protectrice (à raison), les filles volées, les bébés-poubelles, les abandonnées, les malades … "C'était une petite indienne du Guatemala à la peau sombre aux cheveux raides et noirs. Moi j'étais un mélange de sang espagnol et aztèque du Guerrero, également la peau sombre et de taille moyenne […]. Nous n'étions que 2 pages dans le livre d'histoire de ce continent. On aurait pu nous arracher de ce livre, nous froisser et nous jeter à la poubelle'

Enfin, c'est surtout le récit d'un amour maternel indestructible, celui de Rita pour Ladydi ; Rita qui l'attend des heures dans la clairière dans la forêt (seul endroit de leur région qui ait du réseau) pour recevoir un appel de sa fille partie à la ville, Rita qui remue ciel et terre pour la retrouver, qui mettra même sa vie en danger pour la protéger des "voleurs"

Rien ne nous est épargné sur la dureté de la vie là-bas, pourtant je dois reconnaitre que ce déballage est plutôt subtil, simplement évoqué. On ne tombe jamais dans la description sordide par le menu de toutes les horreurs que peuvent connaître les jeunes filles. En revanche, cette pudeur donne malheureusement parfois l'impression de lire un roman à destination des adolescentes tant certaines choses y sont éludées, et tant le style peut paraitre enfantin parfois, reproche principal à faire à ce roman qui pêche par trop de simplicité.
 
Prières pour celles qui furent volées, de Jennifer Clément chez Flammarion
 

mercredi 24 septembre 2014

Souvenir périssable

 


Dans le Prix des Lectrices de ELLE, il y a des bonnes surprises et des moins bonnes. Au sein de la pré-sélection de janvier, 3 livres ne m'ont donc pas laissé un souvenir impérissable. Je m'acquitte donc ici de mon  devoir de critique inhérent aux jurées plus que je ne recommande.

Le violoniste de Mechtild Borrman
Je fondais beaucoup d'espoir dans ce roman, qui avait l'air de mêler l'historique au policier - qui plus est dans une époque souvent passionnante, la Russie de Staline. Mais dès les dix premières pages, on comprend que le suspense va être réduit à peau de chagrin. En effet, l'auteur ne s'embarrasse pas de longues pages pour poser le contexte - ce qui aurait pu être une bonne idée, un début dynamique et incisif, mais là ça a surtout l'air trop facile de faire démarrer le livre presque immédiatement par un assassinat qui va mettre le héros sur la piste.
L'histoire en quelques mots : 2008 - un type un peu louche se voit appeler par sa soeur perdue de vue depuis son adoption en foyer d'accueil 15 ans plus tôt.; malheureusement elle se fait assassiner sous ses yeux quand il s'apprête à la retrouver. Le voilà donc traqué par la police qui le soupçonne de meurtre, et lui même à la recherche des meurtriers. En parallèle, on suit l'histoire de ses grands-parents, artistes sous l'ère stalinienne juste après la guerre et bientôt prisonniers politiques envoyés en déportation.
Certaines phrases laissent trop voir la construction du livre qu'a voulue l'auteur. J'illustre mon propose. Par exemple, quand arrive la phrase "Ce violon est la clé de tout, se dit-il" : cela permet juste à l'auteur de justifier que le personnage principal s'oriente dans cette (bonne) direction alors qu'objectivement rien ne permet (et surtout pas au lecteur) de laisser penser qu'il fallait suivre cette piste plutôt qu'une autre.
L'ensemble du livre est donc assez téléscopé et sans grande finesse. "Au moment de partir, elle se ravisa et retourna chercher son manteau d'hiver dans la penderie, geste qui se révèla d'inspiration divine"  - alors même que la femme en question avait déjà eu la bonne idée de coudre toute la nuit dans sa doublure de jupe ses sous et ses bijoux. "Un ange gardien avait du la guider, se disait-elle". Ou plutôt un auteur sans trop d'imagination.

La fille derrière le rideau de douche de Robert Graysmith
Cette fois, le sujet ne m'avait d'emblée pas du tout intéressée : l'histoire du meurtre de la doublure de Janet Leigh dans Psychose, Marli Renfro - qui fut assassinée d'une façon similaire à la fameuse scène de la douche qu'elle jouait dans le film.
Le document m'a semblé très très très bavard, rentrant dans un niveau de détail totalement inutile, se complaisant dans des informations sordides. Au tout début, l'histoire du tournage de la scène culte, qui s'étira sur une dizaine de jours, avec les moyens de l'époque (peu d'effets spéciaux, spectre de la censure à chaque petit bout de peau dévoilé, caméras lourdes et peu maniables ...) révèle quand même quelques passages intéressants. Mais très vite, le livre se recentre sur le parcours de la doublure qui, à part quelques anecdotes rigolotes sur les débuts de Playboy et des playmates d'Hugh Heffner, n'offre que peu d'intérêt. Et celle du tueur que l'on suit en parallèle encore moins ...


Molière à la campagne, d'Emmanuelle Delacomptée
Celui-ci est peut-être le plus réussi des trois mais il faut dire que le sujet fait partie de mes thèmes de prédilection, l'éducation et le monde des enseignants. Emmanuelle Delacomptée livre ici son expérience de 1ère année en tant que professeur de français dans le collège des 7 grains d'Or en Normandie, juste avant sa titularisation.
Le document relate donc les inquiétudes, les difficultés, les petites joies du quotidien de la jeune enseignante, avec force dialogues entre ses élèves et elle. Ils s'appellent tous Jason, Dylan, Jordan, sont en retard de plusieurs années sur le programme, et la laissent souvent découragée.
Toutes les parties où elles relatent la vie de la classe, ses cours, ses interactions avec les élèves m'ont semblée vues, revues et rerevues, et surtout sans aucune subtilité : elle semble avoir rapporté uniquement les moments les plus caricaturaux alors qu'il est évident grâce à certaines informations distillées ça et là, que le quotidien était en fait moins terrible qu'elle ne le décrit (certains élèves ont obtenu les félicitations, un autre professeur en qualifie un de très doué, elle publie un petit mot qu'elle a reçu d'une élève en fin d'année ...).
En revanche, même si elles tombent un peu dans le même travers (exagération, portrait à gros trait), les descriptions des séances de formation auxquelles elle assiste avec les autres aspirants professeurs sont assez édifiantes :  jargon éducatif incompréhensible, inadaptatation totale du contenu des formations aux attentes des enseignants, écoute inexistante ...
"Voyons, voyons, on n'utilise plus l'expression "discours indirect" depuis longtemps, vous allez susciter des confusions ! On dit "paroles rapportées indirectement" ou à la rigueur "énoncé coupé", par opposition à "énoncé ancré"..."
Le livre pêche un peu par sensationnalisme et surtout ne tient pas la comparaison face à d'autres illustres document(aire)s sur ce sujet : Entre les murs, Etre ou Avoir, la Journée de la jupe ...
 

lundi 22 septembre 2014

Le ravissement des innocents


Le ravissement des innocents intrigue d'abord par son titre tarabiscoté, dont on ne comprendra la signification que plus loin dans le roman – et qui diffère grandement de son titre original "Ghana must go" : un drôle de choix de l'éditeur qui couplé à cette couverture à motifs jungle ne rend pas vraiment hommage ni au contenu ni au style du livre.

L'auteure retrace dans ce livre les parcours des différents membres de la famille Sai, explosée à travers les continents américain et africain après la désertion du père - le chirurgien renommé incapable de surmonter la honte et l'effroi de son renvoi de l'hôpital après une (injustement qualifiée) erreur médicale. Sa femme Folasade prendra alors les décisions qu'elle jugera pertinentes pour ses enfants – garder l'ainé Olu à Boston avec elle pour intégrer l'université, envoyer les beaux jumeaux  Taiwo et Kehinde chez leur oncle au Nigeria et garder la toute petite Sadie avec elle ; décisions dont les conséquences se découvriront tout au long du livre.

La vraie prouesse de l'auteure réside dans cette capacité à construire des psychologies complexes et abouties pour chacun de ses personnages – qui nous permet de vraiment cerner chacun d'entre eux comme si on le connaissait intimement, leur prêtant des réflexions et des pensées qui font écho aux nôtres ou à celles de nos proches.
Ainsi, Olu, le fils ainé qui cherche à marcher dans les pas de son père : "Il visitait [la maison de ses amis] tenaillé par l'envie d'avoir une lignée et le sentiment de descendre de personnes immortalisées par des visages sans cadre. L'absence de prédécesseurs dans sa famille l'angoissait ; cela sous-entendait qu'ils jouaient à en être une".

Il est intéressant de suivre les personnages dans leur cheminement psychologique, leur prise de conscience des souffrances qu'ils ont endurées puis refoulées. "C'est stupide à son âge de s'y appesantir, de laisser la pensée prendre forme mais elle est là de toute façon  J'ai souffert de la solitude. Et elle rit, surprise par les larmes qui jaillissent. La révélation ne devrait pas la bouleverser, c'est une évidence maintenant que la vérité lui crève les yeux".

Les rapports entre les frères et sœurs, leurs complexités, la capacité à comprendre à demi-mot les drames qui se jouent, la protection teintée de jalousie, tout cela est particulièrement bien rendu. Il y a notamment une réflexion intéressante tout au long du roman sur les rôles que donnent de fait la famille et qu'on s'efforce de jouer parce qu'à la longue s'est créé un équilibre autour d'eux.
"Toute la matinée, elle a essayé de s'en tenir au scénario, l'air sombre, intéressée, épongeant la sueur sans se plaindre, une tentative de politesse que les autres prennent pour de la bouderie, habitués qu'ils sont à son silence, son humeur noire. Un rôle attribué à l'avance dans la pièce, de même que celui d'Olu est de gérer, celui de Kehinde de maintenir le calme, celui de Sadie de pleurer pour un oui ou pour un non, celui de sa mère de fermer les yeux ; Taiwo boude. Ils comptent dessus, s'y attendent, ça leur manquerait si elle s'abstenait. Personne ne s'inquiète, ne lui demande ce qui ne va pas, s'il est arrivé quelque chose. C'est Taiwo, c'est tout."
L'émotion principale qui transparait vient d'ailleurs de ces rapports familiaux, fraternels compliqués, et quand on comprend que la famille va enfin être réunie, l'émotion atteint son apothéose.

Il faut probablement souligner le style très étonnant de l'auteure, poétique, avec une ponctuation particulière faite de retours à la ligne, de phrases très courtes puis très longues, des interrogations ouvertes en milieu de phrase, des 1, 2, 3, qui surviennent pour hiérarchiser des idées.
"Des gouttes de rosée sur des brins d'herbe, pareilles à des diamants semés en abondance de sa besace par un farfadet qui passait par là, fôlatrant d'un pas ailé dans le jardin de Kweku Sai juste avant l'arrivée de celui-ci"

Ce style peut surement déroute (comme il m'a déroutée moi) et être un frein pour aller jusqu'au bout du roman alors même que l'histoire reste passionnante et très originale.

Pour finir et lever le mystère sur le titre, le ravissement des innocents, c'est donc cette "gaieté indomptable, une qualité que Kweku n'avait remarquée que chez les enfants vivant dans la misère à proximité de l'équateur : la faculté instinctive de se moquer du monde tel qu'il est, d'y trouver matière à rire, un enthousiasme inextinguible devant tout et rien, inexplicablement étant donné la situation"

A lire pour se faire une idée et découvrir une romancière à suivre.

Le ravissement des innocents de Taiye Selasi, chez Gallimard

lundi 15 septembre 2014

Le Triangle d'Hiver


 
Le Triangle d'Hiver pourrait presque être une nouvelle tant la construction peut y faire penser, avec ces quelques cent cinquante pages et cette chute finale qui tient en une ligne.

Julia Deck nous fait suivre pendant quelques mois l'histoire de Mademoiselle, une jeune femme dont le nom ne nous sera jamais vraiment dévoilé, qui décide un jour de se renommer Bérénice Beaurivage et de devenir romancière, comme l'héroïne éponyme de Rohmer. Comme elle s'enlise dans les mensonges pour tenir cette fausse identité – et son rêve, elle va s'aliéner peu à peu ceux qui veulent l'aider.

L'auteure a un style magnifique qui ne peut pas laisser indifférent, décrivant avec poésie les pls emblématiques des villes portuaires françaises : Le Havre, Saint Nazaire, Marseille. Pour qui connait bien ses villes, la description en est saisissante de réalisme, captant non seulement l'architecture mais aussi l'ambiance particulière de ces villes.

Le style de Julia Deck ne tient pas seulement à la description des rues et chantiers navals, mais également à sa capacité à capturer des moments de vie très réalistes ; ainsi quand l'amant de Mademoiselle lui dit quelque chose qu'elle ne veut pas entendre : "Bérénice n'entend plus rien. Elle se tourne vers les objets, déchiffre les mots qui lui tombent sous les yeux, l'enseigne du restaurant ("bar brasserie Vieux Port, service continu de 12h à 22h), la marque de bière sur le pourtour du cendrier en plastique ("Loburg"), les conseils de dégustation à l'arrière de la bouteille de chardonnay ("servir entre 12°C et 15°, en apéritif avec des poissons ou crustacés, viandes blanches").

Même si cette écriture si fine pourrait suffire à ouvrir (et finir) le roman, on regrette un peu que l'histoire semble si peu vraisemblable, étrange ; on se demande parfois ce qui lui est passé par la tête,  ne voyant pas toujours où l'auteur veut ne venir. Et la chute finale, sans vraiment éclairer, nous jette encore dans plus de confusion quant aux 150 pages précédentes.

Le Triangle d'Hiver se lit donc facilement, d'une traite même avec ce format "nouvelle", mais laisse un peu sur sa faim malgré le potentiel indéniable de Julia Deck.


Le Triangle d'Hiver, de Julia Deck aux Editions de Minuit

mardi 9 septembre 2014

La petite communiste qui ne souriait jamais



Il n'y a pas besoin d'être passionné par la gymnastique pour être captivé par le livre de Lola Lafon sur Nadia Comaneci. Le livre s'ouvre d'emblée sur ce qui l'a laissée à jamais à la postérité : son dix virgule zéro zéro aux JO de Montréal en 1976, la première note parfaite de l'histoire des Jeux – qui détraqua même le compteur Longines et déclencha surtout une véritable ferveur pour Nadia et pour la gym à travers le monde.

Dans ce roman, Lola Lafon nous fait revivre l'enfance, la détection de Nadia par l'entraineur Bela Karolyi, ses entrainements, son abnégation, ses premières victoires, ses premières défaites jusqu'à la fuite aux Etats-Unis en 1989.
En démarrant le roman, très vite, notre curiosité est piquée par les descriptions des sauts impossibles et des figures interdites que dépeint Lola Lafon et qui ont été la marque de fabrique de Nadia. Je vous invite donc à faire comme moi à la lecture de ce roman, à avoir Youtube à portée de main pour aller découvrir ces prestations ébouriffantes.

Au-delà de l'aspect purement gymnastique, un des premiers intérêts du livre repose sur la description détaillée et sans complaisance ou misérabilisme de l'ascétisme et de l'obstination requis tant de la part de l'entraineur que de la gymnaste pour la mener au plus haut.
"Bela travaille l'enivrement, l'étourdissement. Autour des barres et de la poutre, il fait creuser une fosse remplie de gros morceaux d'une mousse épaisse. […]. Chaque jour il intègre une acrobatie supplémentaire dans leur course, jusqu'à ce qu'elles perdent totalement l'appréhension de la chute, leur dos arqué méprisant le sol"
"Ce serait formidable si on découvrait qu'en travaillant très peu on pouvait gagner, hélas, ce n'est pas le cas.[…] Bela envisageait tout. Tenez, on était suivis par un psychologue, il nous faisait faire de puzzles pour voir au bout de combien de temps on se lassait, il testait notre capacité à rester devant une chose qui nous résistait".

On suit pas à pas la méthode Karolyi qui a trouvé en Nadia un véritable porte-drapeau – et qui sera évidemment très décriée à l'Ouest : ces petites filles très maigres, biberonnées à la codéine, entrainées 7 jours sur 7, soumises à un régime alimentaire strict. Pourtant une fois  Bela passé à l'Ouest, les USA mettront leur mouchoir sur leurs états d'âme et le choisiront pour entrainer – et porter jusqu'à la médaille d'or – l'équipe nationale de gym.
C'est aussi cela qui est dépeint en creux à travers le récit : l'histoire d'une époque de guerre froide et de la rivalité Est-Ouest offrant un cadre historique palpitant à une histoire déjà rocambolesque. Lorsque les petites gymnastes roumaines vont passer les compétitions internationales, on suit leur découverte de ce monde occidental de profusion. "Les petites s'arrêtaient,  elles saisissaient le bras de Marta, regardez regardez, quand surgit le jingle de la publicité"

Lola Lafon utilise d'un procédé intéressant pour rendre compte d'une vision plus mitigée de l'Ouest, en inventant une correspondance fictive entre Nadia et elle qui prête à Nadia un certain scepticisme sur les soi-disants vertus de l'Ouest.
"Tous ces sportifs qui gagnent sont des superbes politiques. Ils promeuvent des systèmes, communisme à l'époque, capitalisme aujourd'hui."Ou quand Nadia raconte que sa mère a pleuré la première fois qu'elle est rentrée dans un supermarché du New Jersey : "Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie Stefania, devant l'émotion de ce nouveau choix, le fait même d'avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, presque brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, corrige-t-elle, la tristesse de se sentir envahie de désirs devant tant de riens"

Ce récit en creux des années Ceaucescu fait quand même froid dans le dos et donne aussi quelques exemples glaçants de la vie sous cette dictature du Camarade et de sa femme La Plus Grande Scientifique du Monde. On retiendra ainsi cette politique de natalité folle qui oblige toutes les femmes de plus de 15 ans à avoir un examen gynécologique mensuel, et toutes les femmes sans enfant de plus de 25 ans à payer une taxe. Ou encore l'enragement de Ceaucescu devant la note de la gymnaste russe aux championnats d'Europe – qui lui dictera de faire enlever Nadia par ses sbires– littéralement enlever, au milieu des épreuves alors qu'elle pouvait encore gagner l'or (on ne pouvait pas prendre le risque de perdre face aux Russes …).

Enfin, Lola Lafon met en lumière le terrible rejet dont sont victimes les gymnastes – et a fortiori Nada qui avait été tellement adulée avec ses couettes à rubans de petite fille, dès lors que le corps commence à changer et prendre les formes féminines de la puberté.
"Qu'est-ce que tu imaginais, qu'elle ne grandirait jamais ? ironise Geza et Bela de lui répondre avec l'assurance d'un scientifique "Non évidemment, je sais que tout ceci est parfaitement normal. Mais on a perdu l'habitude de ces … corps de femme""
La cruauté du public est sans limite et sans honte, comme en témoignent les articles de l'époque des années 80 : "La petite fille s'est muée en femme et la magie est tombée", "De grande gamine, elle est devenue femme. Verdict : le charme est rompu" etc.

Lola Lafon offre là un très beau roman, historique avec justesse, qui se prend à imaginer juste ce qu'il faut.


La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon chez Actes Sud.

Ci-dessous, les liens utiles vers les vidéos des figures de gymnastiques mentionnées :
Le 10 aux barres parallèles de Nadia : http://www.youtube.com/watch?v=4m2YT-PIkEc
Le premier 10 aux JO (poutre) :http://www.youtube.com/watch?v=odTtfnWdfGU
Le Korbut flip (interdit depuis) : http://www.youtube.com/watch?v=NZYPcdj_wn4
Tous les sauts interdits aux barres asymétriques depuis : http://www.youtube.com/watch?v=vMwweG9qUoo

lundi 8 septembre 2014

Marie-Antoinette



Je dois dire que je débutais ce livre avec les plus grandes réticences. Peu adepte des périodes "en costume" ni même des biographies, et enfin relativement ignorante de l'œuvre de Zweig, je ne l'entamais qu'à contrecœur, convaincue par la persévérante et persuasive Annabelle.

A ma propre surprise, Marie-Antoinette me conquit bien vite ; emballée par le style de Zweig, je ne comptai plus les pages dès la seconde et me prit complètement au jeu de cette biographie qui se lit presque comme un polar à suspense tant Zweig nous tient en haleine, évoquant sans cesse l'avenir par petites touches – suspense d'autant plus remarquable qu'au fond, on sait bien comment ça va se terminer mais on espère encore un dénouement heureux pour l'attachante reine.

Ce qui est particulièrement plaisant avec ce livre, c'est qu'on découvre qu'on en sait finalement très peu au regard du véritable destin de Marie-Antoinette qui est narré ici. En effet, Zweig y dévoile tout ce qui n'a pas été laissé à la postérité sur l'histoire tragique de Marie-Antoinette. Certes, sa décapitation,  "donnez leur de la brioche", une vague connaissance de l'Affaire des Diamants, sa passion secrète pour le comte Fersen, son affection pour le Trianon participent à l'histoire (voire la légende) généralement transmise et connue de tous mais il est intéressant de constater qu'il y a tout un pan de la vie de cette femme traditionnellement laissé dans l'ombre qui est ici dévoilé par Zweig en détail : l'absurdité des préparatifs de la fuite de Varenne, les sept ans de non-consommation du mariage qui affecteront le caractère du futur roi Louis XVI, les accusations d'inceste portées contre elle, la solitude des dernières années de sa vie (le Roi ayant été décapité bien avant elle), le rôle terrible de son beau-frère, son duel silencieux avec la favorite de Louis XV qui s'achèvera comme une affaire d'Etat …
De plus, Zweig ne manque pas de donner son avis, ses interprétations apporte sa fine analyse des rapports humains pour éclairer la simple histoire et le récit des faits. "Pour que le véritable amour fut possible, il faudrait au peu viril Louis XVI l'énergie du cœur qui lui fait défaut ; quant au penchant de Marie-Antoinette pour lui, il est fait de trop de condescendance, de beaucoup d'indulgence, de trop de piété, pour que ce fade mélange puisse être appelé amour"

A dévorer de toute urgence !


Merci à Annabelle pour son assiduité à le recommander !
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