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mercredi 19 novembre 2014

L'Exception


J'aurais pu craquer rien que pour sa couverture tant le graphisme réalisé par Zuma attire l'œil par ses belles couleurs et géométries.
Ayant déjà lu Rosa Candida de la même auteure sans grande conviction, j'entamais celui-ci avec quelques réticences passé l'argument de la première de couverture chatoyante.

Ici l'auteure choisit une thématique oserais-je dire, "dans l'air du temps" puisque Maria se voit brutalement quittée par son mari Floki, lequel part pour aller vivre avec son collègue – lui aussi nommé Floki. L'idée originale aurait pu faire un roman intéressant sur les choix imposés par la société, le ressenti des femmes quittées pour un homme, les questions quant aux 13 années passées avec son mari, ou encore le rôle du beau-père dans les familles recomposées mais rien de tout ça ici – ni réflexion réelle sur le couple, le divorce, l'homosexualité. Audur Ava Olafsdottir déroule simplement une histoire avec quelques (beaucoup?) d'invraisemblances et de comportements étonnants.

Comme dirait quelqu'un que je connais bien, c'est peut-être "à prendre comme un conte", mais là elle y va un peu fort de café sur le déjanté irréaliste. A commencer par la naine Perla, écrivain de polars, voisine de Maria, psychologue à ses heures perdues qui parle comme un grand sage du haut de sa montagne. "Je crains que les mots ne te soient pas d'un grand secours. D'expérience, les gens ne comprennent pas tous les mots de la même manière. Un des exemples que je reprends pour mettre en évidence l'aspect imprévisible des sentiments humains est qu'il peut suffire d'une conduite d'eau chaude qui éclate pour que deux couples qui habitent sur le même palier décident de divorcer"
Quelques réflexion affleurent de-ci, de là via le personnage de Maria sur sa culpabilité, ses remords, comment faire face mais restent assez épisodiques et sont toujours stoppées par les interventions intempestives de Perla, la naine curieuse et indiscrète.

Outre le comportement étonnant de Perla, le livre achoppe également sur celui-ci de Floki – d'une froideur glaciale au moment de l'annonce, mais qui consent entre deux témoignages d'une indifférence totale envers Maria à coucher avec sa future ex-femme pour la consoler.
En parallèle de l'histoire principale, on ne nous épargne rien des récits annexes plus invraisemblables encore que la trame originale : un père biologique subitement réapparu, une procédure d'adoption, un ornithologue transi …

Le roman se lit très vite mais souvent avec un soupir devant le style un peu "gâché" de l'auteure autour de ces histoires sans intérêt ni résonance.

J'ai gardé pour la fin quelques citations de Perla, la naine envahissante ou d'autres personnages pour donner une idée + précise de l'aspect abracadabrantesque de ce personnage et de l'histoire.
"Sans être curieuse de nature, je n'ai pu m'empêcher d'apercevoir du foie gras dans ton frigo. Et il ne m'a pas non plus échappé que tu n'avais pas beaucoup d'appétit, d'où ma question : quelles sont les chances que tu le consommes avant la date de péremption ?"
Un employé des pompes funèbres particulièrement délicat – et sans aucune trace d'ironie de la part de l'auteure : "Il y a un risque de respirer involontairement la cendre de l'urne. C'est arrivé que des proches du défunt en contractent une pneumonie. Quand c'est une femme qui signe le reçu, je prends l'exemple du tiramisu : il faut faire attention à ne pas respirer le cacao dont on a saupoudré le crème. La plupart des hommes voit mieux l'idée avec un vieux parquet, ils savent bien que pour le poncer, mieux vaut porter un masque"
 
L'exception, d'Audur Ava Olafsdottir chez Zulma

mardi 18 novembre 2014

L'Oural en plein coeur

 

Ce document vient donner un éclairage un peu nouveau sur ces personnes fascinées par la Russie ; après Emmanuel Carrère et Olivier Rolin, Astrid Wendlandt nous fait découvrir elle aussi "sa" Russie à travers le récit de son voyage dans l'Oural – que je ne situais d'ailleurs pas du tout aussi à l'Est que cette région n'est vraiment.
Initialement partie pour un voyage linguistique dans l'accueillante ville de Tcheliabinsk, elle y reviendra ensuite pour revoir son amoureux de jeunesse Micha. C'est alors le point de départ d'un grand périple dans l'Oural.

Contre toute attente, les longues descriptions de paysage – depuis les sites sidérurgiques aux villages en bois se révèlent passionnantes, malgré le petit regret persistant quant à l'absence de photographies pour agrémenter le récit (occasionnant donc quelques recherches images google pour vérifier la bonne adéquation entre mon imagination et la réalité). De même, tous les récits des chamboulements de la vie quotidienne générés par l'ouverture de l'économie de marché étonnent et captivent, servis par nombre d'anecdotes surprenantes.
En revanche, l'auteur ne réussit pas vraiment à briser la glace avec son lecteur, à créer une réelle proximité. Il faut dire qu'elle est assez intimidante, Astrid, avec son quadri-linguisme, son appétence pour les steppes perdues, sa passion pour l'escalade et la montagne de haut niveau…

Le début du livre enchante par la découverte de ces terres inconnues, qu'on a l'impression de découvrir au même rythme que l'auteur, avec l'émerveillement et la curiosité des premières fois. Ensuite, au fil du récit, on comprend qu'elle a déjà bourlingué tellement en Russie qu'elle se laisse de moins en moins surprendre par ce qu'elle relate, ce qui crée une sorte de double vitesse, de décalage entre le lecteur et l'auteure.

Enfin , au fur et à mesure que son voyage se transforme en histoire d'amour, on comprend mieux pourquoi elle a voulu faire ce récit, fondateur pour elle mais on se sent un peu tenu à l'écart.
 
L'Oural en plein coeur, d'Astrid Wendlandt chez Albin Michel

L'oubli


L'Oubli est sûrement catégorisé à tort comme thriller ou roman policier alors qu'il n'a de ce genre que la couverture sombre et quelques mystères résolus très rapidement en fin d'ouvrage.

Ce roman est avant tout un roman psychologique, une immersion dans le monde d'Alzheimer, puisqu'on y suit Maud, octogénaire atteinte de la maladie et donc sujette à de nombreuses pertes de mémoire et étourderie. Jusqu'au premier tiers du livre, je n'ai pas du tout accroché avec ce roman, mise très mal à l'aise par la plongée dans la tête de cette personne malade, vivant avec elle les symptômes d'Alzheimer, contrainte d'avancer à son rythme et donc péniblement dans l'intrigue. Mais c'est en fait là que réside également le tour de force de ce livre, cette capacité de l'auteur à nous faire vivre la maladie qui est à la fois vertigineuse, agaçante et glaçante.

En effet, Maud a perdu toute mémoire immédiate ou récente, donc il est fréquent qu'elle oublie en cours de route vers la cuisine pourquoi elle s'y rendait, ou en sortant de table qu'elle vient de manger. En revanche, sa mémoire à plus long terme est restée à peu près intacte.
Le roman avance donc à un rythme double : le rythme du présent, chaotique, qui cherche à élucider pourquoi Elisabeth, sa voisine et amie a disparu ; et le rythme du passé, plus continu, qui revient sur la disparition de la sœur de Maud, Sukey, juste après la guerre, quand elle était adolescente – éléments qui reviennent par flashs mais toujours beaucoup plus cohérents que le présent.

Aucune des deux "enquêtes" ne crée un véritable suspense pour le lecteur, vu qu'une des enquêtes ne peut viser au mieux qu'à retrouver un meurtrier déjà mort et l'autre ne semblant pas inquiéter grand monde dans l'entourage de Maud, on se doute qu'Elisabeth n'a pas vraiment "disparu".

Il est presque dommage qu'Emma Healey se soit aventurée avec ce sujet très intéressant et admirablement rendu sur les terres du policier car elle ne souffre pas la comparaison avec d'autres illustres romans policiers jouant sur la mémoire tel que "Avant d'aller dormir" et n'arrive guère à convaincre avec ses intrigues.

L'oubli d'Emma Healey, chez Sonatine.

vendredi 14 novembre 2014

L'amour et les forêts



Il y a des livres qui vous coupent le souffle – quasi-littéralement, et vous laissent avec l'impression d'une grande claque en les refermant. L'amour et les forêts en fait partie, non seulement pour son histoire bouleversante – celle de Bénédicte Ombredanne, femme harcelée par son mari, mais également pour le style limpide, l'écriture percutante d'Eric Reinhardt qui vous donne tous les ressorts pour comprendre le destin tragique de cette femme.

En 2008 – fiction ou réalité, on ne sait pas, l'auteur est contacté par Bénédicte Ombredanne qui lui confie lors de leur seconde rencontre les tourments domestiques qu'elle vit, confiante dans cette oreille attentive, dont elle s'est déjà assuré l'amitié et la considération par sa lettre initiale si pleine de verve et l'intelligence de leur première rencontre.

 
En effet, l'histoire de Bénédicte Ombredanne est poignante et saisissante à la fois par la cruauté dont elle est victime mais également par le cercle vicieux engendré par la routine et le quotidien qui ont ancré sa souffrance dans une certaine habitude. Bénédicte Ombredanne – que je ne peux me résoudre à appeler simplement Bénédicte car l'auteur lui-même ne se permet jamais cette familiarité, remet sans cesse la faute de son malheur sur son propre compte, culpabilisant, incapable d'un recul et d'un raisonnement logique sur sa situation, pourtant à la portée de cette femme brillante, très cultivée, fan de Villiers de l'Isle Adam et agrégée de lettres.
Jusqu'à cette émission de radio qui fait prendre conscience à son mari de son statut de harceleur, et le laisse le temps d'une soirée pétri de culpabilité envers sa femme, auprès de laquelle il tente de se faire pardonner – lui révélant à elle sa véritable condition dans cette histoire.
"Ainsi, contrairement à ce que son mari s'efforçait de lui faire croire depuis des années, sa souffrance n'était pas le produit de son imagination corrompue par la bêtise, les hormones, la complaisance, l'acrimonie, par les humeurs larmoyantes, insatisfaisantes, irrationnelles d'un cerveau stupidement féminin pour reprendre quelques-unes de ses locutions favorites"

C'est là l'occasion d'un sursaut pour Bénédicte Ombredanne qui s'inscrit le soir même sur Meetic, déterminée à ne plus subir son malheur conjugal sans rien tenter pour réenchanter un peu sa vie amoureuse. Au terme d'une série de conversations truculentes, elle se décide à aller rencontrer un de ses anonymes, le seul d'ailleurs avec qui elle ait pu démarrer un vrai semblant de conversation. Ces quelques pages retranscrivant les échanges sur Meetic valent le détour, sans doute très fidèles à la réalité du site;
"Gentleman : Je comprends. Moi aussi je veux bien discuter, mais pas trop tourner autour du pot quand même. Je ne recherche rien de compliqué. Mais des moments de plaisir partagé."
Et encore, je passe sur les détails graveleux de la prose de Napoleon, obsédé sexuel lourdingue, que Bénédicte Ombredanne se fait un plaisir de mettre en boite en quelques réparties cinglantes.

La rencontre avec l'anonyme (Playmobil677 sur Meetic, Christian dans la vraie vie) se fait quelques jours plus tard, portée par l'élan  d'audace qu'a redonné à Bénédicte Ombredanne cette confession de son mari. Même si elle hésite, on sent bien que c'est un de ces moments clés du roman, où affleure l'autre Bénédicte Ombredanne, celle qu'elle aurait pu être, celle qu'elle garde tapie au fond d'elle, non plus la craintive femme mariée mais la délicate et brillante lettrée."Deux femmes se faisaient face : la première, anxieuse et défaitiste, indécise, la pupille avide d'éloges, évoluait devant l'armoire les jambes tremblantes en se demandant si elle serait assez intrépide pour entreprendre cette expérience insensée (oser se présente devant cet homme en ayant la prétention de vouloir lui plaire, au point qu'il ait envie de sexe avec elle), tandis que la seconde, déployée de pied en cap à la surface du grand miroir, gracieuse et élégante, trépignait de se mettre en route – la première essayait de dissiper dans la contemplation de la seconde un reste de culpabilité"

Ce moment avec cet homme qui n'est pas son mari est décrit avec poésie, presque onirique, parenthèse enchantée qui donne son nom au roman ; ce coup de foudre qui laisse sous-entendre que tout n'est pas perdu, alors qu'il va en fait causer sa perte. Ce court interlude heureux détonne d'autant plus a posteriori lorsqu'on referme le livre, dans l'ensemble d'une grande noirceur.
Ce qui suivra, mais on n'en dira pas plus car il s'en passe des choses après, c'est d'abord la folie paranoiaque du mari qui ressurgit en découvrant l'escapade de sa femme, retranscrit sous forme de longs monologues terrifiants et captivants, des invectives brutales et sidérantes au rendu tellement réaliste qu'on en vient à craindre qu'il ne se matérialise devant nous.
A titre d'exemple et pour donner le ton de la folie et du harcèlement quotidien qu'est devenue leur relation conjugale, citons ici ce passage – pour bien clarifier qu'il n'est pas forcément besoin de violence physique pour briser quelqu'un et faire de sa vie un enfer.
"Tout était quadrillé, rationnel, répertorié, anticipé et planifié, sans aucun sens de l'improvisation et du mouvement, du spontané, de l'instinctif, du poétique. Sans aucun sens de la vie et du bonheur. Si [elle] allait boire un thé dans une brasserie du centre-ville, avait raconté Bénédicte, […], elle devait rapporter à la maison le ticket de sa consommation, afin que son mari puisse en enregistrer le montant dans son ordinateur personnel. […] Il rentrait dans son ordinateur les montants de toutes les dépenses du ménage, de quelque nature qu'elles soient, y compris un pain au chocolat ou une sucette, si bien que [son] existence avait été canalisée en permanence par les murailles de ce couloir budgétaire névrotique, sans qu'il lui soit possible de faire la moindre incartade"

Eric Reinhardt maintient un vibrant crescendo dans la description de cet enfer domestique, ne nous en dévoilant que bien peu au début, pour finir en de terribles révélations qui prennent toute leur ampleur après s'être tant familiarisé et attaché à Bénédicte Ombredanne. Les premières scènes sont racontées par Bénédicte Ombredanne à l'auteur, puis le narrateur changera au cours du roman pour nous révéler la genèse et la fin de cette histoire tragique ; Eric Reinhardt (vrai ou fictif?) n'ayant de première main que le récit des années 2006-2008.

Le récit se déroule en véritables "scènes", que j'imaginais immédiatement dans leur possible traduction théâtrale: unité de lieu correspondant aux "actes", nombre de protagonistes toujours restreints, dialogues ou discours indirects principalement. Une pièce que je m'empresserais d'aller voir si elle était montée !

On referme le livre soufflé, après l'avoir dévoré d'une traite malgré son imposante stature.

A lire absolument !
 
L'amour et les forêts, d'Eric Reinhardt chez Gallimard

vendredi 7 novembre 2014

Le météorologue



Le météorologue est un très bon exemple de récit qui arrive à dévoiler toute une époque à travers le destin d'un seul individu. Ici, il est question du météorologue Alexei Féodossievitch Vangengheim et des terribles périodes de répression et de traques aux coupables à tout prix des années 30 en URSS.

Ce qui frappe tout d'abord dans ce livre c'est le style de l'auteur : très bien écrit, poétique et souvent avec un certain humour ; Olivier Rolin m'a rappelé Emmanuel Carrère pour la fascination pour la Russie et Philippe Jaenada pour certaines sorties ironiques savoureuses. "Katia, la patronne, était une personne charmante, extrêmement rieuse (ce qui, je dois l'admettre en dépit d'une russophilie que certains amis feignent de me reprocher, n'est pas si fréquent là-bas), mignonne (je crois que conviendrait dans son cas l'épithète un peu désuet "gironde") poussait l'amabilité jusqu'à prétendre que je m'exprimais très bien dans sa langue".

Vangengheim est justement l'incarnation de cette force soviétique qui frappe à l'aveuglette, cette Guépéou impitoyable car hasardeuse, et qui ne va pas l'épargner lui, le communiste convaincu, chercheur renommé, météorologue de talent. "Il est membre du Parti. C'est un bourgeois communiste, il siège dans une foule de comités et de sous-comités, de présidiums, de conseils scientifiques ; on s'y perd. […] Dans la Grande Encyclopédie Soviétique, il est juste avant Van Gogh"

Ce que souligne avec brio dans ce récit Olivier Rolin, c'est également l'emballement de cette machine faussement judiciaire, de ce simulacre de justice, qui va se retourner contre tous ceux mêmes qui nourrissait la bête – sans qu'on ait évidemment la moindre pitié vis-à-vis des bourreaux devenus victime, la frappe à l'aveuglette n'épargnant personne. "Les deux officiers qui avaient signé son acte d'accusation furent fusillés l'un en 1939, l'autre en 1937. Le chef de la Guépéou qui avait signé l'ordre d'arrestation fut fusillé en 1938 après s'être reconnu coupable (notamment) d'avoir empoisonné Gorki. It's a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing."

L'autre aspect déconcertant que soulève ce récit réside dans la foi inébranlable qui semble animer Vangengheim quant à une erreur de bonne foi sur son inculpation et sa persistance à croire dans le bolchévisme et au fait que l'erreur sera réparée. "Je lutte pour garder ma force d'âme, je ne veux pas perdre confiance dans le parti et le pouvoir soviétique. […] Je vais écrire encore à Staline et Vorochlov, est-ce que cela donnera quelque chose, je n'en sais rien mais c'est mon devoir devant le Parti et le pays"

"La première année a été celle de la certitude que la vérité éclaterait et que cesserait ce cauchemars sans but et sans raison. La 2ème année la certitude a laissé place à l'espoir. La 3ème année est passée, où il n'y a plus ni certitude ni espoir, bien que je n'aie pas renié mes convictions, que je pense toujours que les dirigeants ne sont pas au courant."

Olivier Rolin mène une sorte d'enquête pour retranscrire l'état d'esprit de cet homme grâce à sa correspondance avec sa femme, qui devra attendre plus de 18 ans pour connaitre son sort ; mais également pour pouvoir raconter la fin terrible – sous cette période malheureusement si bien nommée de la Grande Terreur.

Le petit + : les photos des herbiers préparés par Vangengheim pour sa fille pour lui apprendre à compter.

Le météorologue, d'Olivier Rolin chez Seuil / Paulsen

mardi 28 octobre 2014

La faute



 
Encore un excellent roman policier qui ne sombre pas dans le sordide avec force détails macabres et où les femmes et la psychologie ont la part belle. (Bref, ce n'est pas sans rappeler Les Mères, chroniqué il y a peu)

Le titre anglais du roman dit mieux ce qui s'y cache : "Just what kind of mother are you ?". L'auteur raconte d'ailleurs dans ses remerciements qu'en voyant à la télé un reportage sur une mère qui avait oublié son bébé dans la voiture en plein soleil, elle avait eu envie de faire un roman sur toutes ces mères débordées – au nombre desquelles elle-même la première, qui par fatigue, trop-plein de tâches domestiques à penser peuvent commettre une étourderie fatale.

Dans La Faute, l'étourderie de Lisa – qui a oublié que Lucinda devait venir dormir chez elle après la classe, est à l'origine de la disparation de l'enfant. Or Lucinda est de surcroit la fille de Kate, la mère parfaite, wonderwoman qui organise la kermesse, ne fait pas regarder la télé à ses enfants, ni jamais manger de nuggets-frites et vient toujours les chercher à 18h30 tapantes à la sortie de l'école qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente ; pas le genre de femme à se laisser débordée, pas le genre de femme à oublier quelque chose.

Evidemment Lisa est pétrie de culpabilité, elle qui a déjà tendance à se faire naturellement bouc émissaire, et va donc se mettre en quête de la fillette pour se faire pardonner.  Car le temps presse, déjà 24 heures et avec un récent enlèvement et viol d'une autre jeune fille, on craint le pire.

Paula Daly ne fait pas ici qu'un roman policier, elle fait aussi et surtout un roman sur la société d'aujourd'hui, sur le mensonge, sur la culpabilisation, sur la course à l'échalote que se font les mères dans les cours de récré, sur les apparences que se donnent les parents – ceux qui croient bien faire, ceux qui veulent faire semblant de bien faire. On s'attache particulièrement au personnage de Lisa, la faillible mais courageuse, qui tient debout face au vent pour faire avancer sa petite famille face à cette épreuve. Le personnage de l'inspectrice, Joanne, est très attachant également ; cette policière sérieuse et habile, handicapée par une poitrine proéminente, qui vit avec sa tante et se questionne sur les ravages de l'alcoolisme sur les Anglais. Le cadre est enchanteur et extrêmement bien décrit par Paula Daly : n'étant jamais allée en Cumbrie, j'avais pourtant l'impression de voir défiler le paysage devant moi.

Enfin, pour revenir à l'aspect purement policier, Paula Daly nous tient en haleine, nous lance sur des fausses pistes, nous égare et nous surprend beaucoup avec son final.

La Faute, de Paula Daly aux éditions du Cherche Midi

(Prix des lectrices de ELLE, policier)

jeudi 9 octobre 2014

Le quatrième mur



Ce roman de Sorj Chalandon m'a – une fois n'est pas coutume pour cet auteur, époustouflée. Sorj Chalandon renoue en partie avec une thématique qu'on lui avait déjà connue dans Mon Traitre : l'admiration par le héros d'une figure paternelle qu'il découvre faillible. Mais cela n'est qu'une seule des nombreuses facettes de ce roman éblouissant, qu'on referme avec silence et admiration.

Sorj Chalandon raconte l'épopée de Georges, ancien fervent militant de gauche, pour mettre en scène à Beyrouth l'Antigone d'Anouilh. Cette idée n'est pas la sienne mais celle de son ami Samuel, le grec militant pacifiste dont l'ambition ne s'arrêtait pas à la seule mise en scène mais également à ce que tous les camps de la guerre civile libanaise soient représentés parmi les acteurs. "Antigone était Palestinienne et sunnite. Hérion son fiancé, un Druze du Chouf. Créon, roi de Thèbes et père d'Hérion, un maronite de Gemayzé[…]. Une vieille chiite avait aussi été choisie pour la reine Eurydice, femme de Créon. La "Nourrice" était une Chaldéenne et Ismène, sœur d'Antigone, catholique arménienne".

Ce rêve un peu fou du vieux Samuel, Georges accepte de tenter de la réaliser, de faire 3 voyages à Beyrouth pour rencontrer les acteurs, les faire répéter ensemble et enfin l'unique représentation.

Le livre s'ouvre d'abord sur une première partie qui dépeint le caractère de Georges, ce militant déçu par la démobilisation progressive des troupes, tiraillé entre la violence des convictions et celle des armes. "Ceux qui tenaient bon militaient encore, mais les cœurs étaient lourds. Les nouveaux partisans, redevenus enfants, désertaient un à un le front pour l'arrière, banal. Le local semblait une salle de bal à l'aube avec des tracts épars en cotillons passés". Cette partie plante le décor de la relation entre Georges et Samuel, metteur en scène idéaliste ; faite de respect mutuel, de complicité d'idées et de dévouement silencieux.

Quand Georges accepte la demande de Samuel malade, dépérissant à l'hôpital, débute alors la partie la plus lumineuse du roman, celle où ce rêve un peu fou prend forme, où le théâtre s'immisce dans la guerre, où l'art arrête les fusils pour quelques minutes et fait se rencontrer des ennemis de toujours pour déclamer du Anouilh, le texte annoté à la main. "Il expliquait que chaque acteur avait appris son texte, et qu'il suffisait de quelques répétitions. Il n'y aurait qu'une seule représentation en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l'Ouest de Beyrouth, ni dans l'Est. Sur la ligne de démarcation. […]. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d'éclats"

Georges est bien sur hésitant, désarçonné devant l'ambition de l'entreprise, déconcerté quand il découvre le stade réel d'avancement du projet, lui qui de surcroit ne connait pas l'Antigone d'Anouilh. "C'était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown rassembler 10 personnages sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat de chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène […]. Demander à Créon, acteur chrétien e condamner à mort, actrice palestinienne."

Le premier voyage de Georges à Beyrouth est un véritable enchantement pour le lecteur, à la poésie du théâtre se mêle la difficulté de la guerre, nous faisant redécouvrir au passage toute la complexité de la géopolitique libanaise : les laissez-passer requis pour pouvoir se rendre dans chacune des cinq zones, la prononciation du mot 'tomate' qui permet de catégoriser les personnes d'un camp à l'autre ... Pour convaincre chacun des camps, Georges accepte silencieusement l'interprétation revue et corrigée que chacun lui propose du rôle de son personnage. Ainsi l'interprétation du chrétien lui convient-elle de permettre à son frère de jouer Créon : "Il disait que l'entêtement aveugle [d'Antigone] était érigé contre le sens commun. Il appréciait que son jeune frère incarne Créon le puissant, celui qui dirigeait la cité, qui était craint par son peuple, qui oeuvrait pour l'intérêt de tous, qui gardait la tête haute, qui échappait au déshonneur", tandis que le père des acteurs chiites qui doivent jouer les gardes y trouve aussi son compte : "Mes fils m'ont dit que leur rôle de gardes serait d'entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m'ont expliqué qu'une jeune femme le défiait, qu'à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettrait un terme à cette arrogance". Tout comme le druze, dont le fils doit jouer Héron : "Héron était un combattant, un résistant opposé au tyan qui opprimait son peuple. Il expliquait que Nahad [son fils] avait le plus beau rôle, le plus grand de tous. Qu'il incarnait l'exemple, l'espoir, la vie. Que dans cette pièce, il mourrait par amour d'une femme, belle comme celles de leurs montagnes"

La scène de rencontre entre les acteurs est un vrai petit bijou, tendue sur le fil du rasoir, tant les différents acteurs auraient des raisons de se sauter au cou.

Malheureusement la dernière partie du livre décrit la guerre qui reprend ses droits, au Liban mais aussi dans la tête de Georges, qui, rentré à Paris ne parvient plus à reprendre une existence normale, obsédé par Beyrouth, sa pièce et ses acteurs. On plonge alors dans les affres de la guerre, suivant Georges  dans sa muette impuissance face au décirement des camps, face à l'illusion naïve dont il s'est bercé avec son projet.

On referme le livre, coi et soufflé.
 
Le quatrième mur, de Sorj Chalandon chez Grasset
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