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dimanche 18 janvier 2015

Mon année Salinger


 
J’ouvrais ce récit avec la plus grande circonspection : la vie d’une New Yorkaise dans les années 90 étant un sujet pour le moins rabattu et la touche « Salinger » ne soulevait pas l’enthousiasme qu’elle était sensée générer – n’en ayant lu que l’Attrape-Cœurs et encore sans conviction.

Pourtant dès la 2ème page, j’étais mordue et je lus d’une traite ce récit  de Joanna Krakoff sur son année dans le monde de l’édition, au cœur d’une agence littéraire chargée de représenter entre autres, Salinger.
La plongée dans le monde littéraire et l’équivalent new-yorkais du gratin « germano-pratin » s’avère passionnante : on les découvre sous l’angle de cette agence d’auteurs qui vit comme hors du temps tiraillée ses associés réticents à toute nouvelle technologie (PC, scanners …) et une nouvelle garde friande de contrats à enchères, de publicité, de marketing des auteurs, de mode de rémunération plus audacieux.

Le sel du récit provient surtout d’un triptyque intéressant autour de Joanna, la narratrice : sa boss (dont on ne sait jamais le nom), que Joanna dépeint tour à tour avec admiration, pitié, incompréhension, dédain et avec qui la relation ambivalente rappelle bien les relations professionnelles en général ; et enfin Salinger, « Jerry », l’auteur reclus qui ne communique qu’à travers l’agence. Leurs relations à tous les trois évoluent de façon surprenante au fil du récit, emportées par l’actualité plus ou moins heureuse de chacun des trois personnages.

En parallèle, c’est un retour au New York des années 90’s – plus «Girls » que « Sex and the City », plus Brooklyn que Manhattan,  pour suivre Joanna dans sa vie quotidienne avec Don, son petit ami aspirant écrivain et leurs amis aux perspectives incertaines.

On ne lâche pas le récit, captivé par l’histoire ordinaire du monde littéraire tellement bien racontée par Joanna Krakoff. 

Mon année Salinger, de Joanna Reed Krakoff chez Albin Michel

Constellation


Constellation – un titre en référence non seulement au nom du modèle d’avion Lockheed qui s’écrasera aux Açores le 27 octobre 1949 et dont le destin des passagers nous est ici conté, mais également comme en référence à la nuée de trajectoires et de concours de circonstances qui ont mené tous les protagonistes à leur place respective ce jour-là.

Ce crash d’avion n’aurait pu connaître qu’une moindre postérité s’il n’avait eu pour victimes (au moins) deux grands noms des arts et des sports français : Marcel Cerdan « Le Bombardier », le boxeur mythique qui s’en allait rejoindre urgemment Edith Piaf à New York et Ginette Neveu, la violoniste de génie en partance pour sa tournée américaine.

Adrien Bosc nous fait revivre les événements avant le drame, l’histoire de chacune des victimes, ce qui les a conduits plus ou moins incidemment à se trouver à bord du vol qui allait finir sa course sur le mont Redondo, mais également l’enquête puis les découvertes de la terrible nouvelle par les proches.

Il y a des destins étonnants parmi les 48 passagers et membres d’équipage : des anciens résistants, soldats français, mais aussi des personnes en partance pour une vie nouvelle telle Amélie Ringler à qui sa marraine offrait sa succession aux Etats-Unis, Mme Hennessy allant chercher ses filles pour venir en France définitivement, cinq bergers basques partis tenter leur chance dans les ranchs de l’Ouest Américain.

Certes il y a de la matière à partir des histoires des victimes mais l’addition de bribes de vie voire d’anecdotes peut laisser un peu sur sa faim et cela malgré le style d’Adrien Bosc – toutefois un peu tarabiscoté (oserait-on dire arrogant parfois).
Aussi, on aurait aimé en savoir plus sur la tragédie d’Edith Piaf ou mieux comprendre ce qui a préjugé au choix de zoomer sur  certains protagonistes plutôt que d’autres totalement laissés dans l’ombre. Le travail de recherche est impressionnant mais l’appellation « roman » semble trompeuse pour qualifier ce livre, documentaire plus que fictionnel. 

Constellation, d'Adrien Bosc chez Stock

La Robe d'Hannah



“La robe d’Hannah” fait référence à une des nombreuses histoires que relate Pascale Hugues dans son document – en l’occurrence, celle de Hannah et Suzanne, deux amies inséparables du Berlin d’avant-guerre qui seront séparées pour toujours par la guerre. Cette histoire s’inscrit dans la plus grande Histoire que Pascale Hugues essaye de nous narrer : celle de sa rue. Sans jamais nous dire son nom, elle revient sur les différentes étapes de construction, de démolition et de reconstruction de sa rue à travers les habitants de tout temps de celle-ci dont elle a retrouvé la trace.

Le document de Pascale Hugues constitue donc plutôt une série d’anecdotes pas du tout inintéressantes sur le passé de quelques illustres locataires ou propriétaires de cette rue, Juifs émigrés en 1930, Allemands ordinaires de cette période, David Bowie même pendant une courte période.

On comprend bien la passion et le dévouement de Pascale Hugues à rendre hommage à sa rue. Pourtant il y a quelque chose de singulier dans cette entreprise qui semble un peu démesurée par rapport à l’enjeu : ainsi sillonne-t-elle le monde pour recueillir quelques témoignages (de LA à Jérusalem tout de même), que de dépenses !!!

L’ensemble est intéressant et se lit sans difficultés mais il y a sans doute bien plus à dire sur Berlin à travers le siècle. Et cette rue ne nous en donne qu’un aperçu bien mince qui laisse un peu sur sa faim

La robe d'Hannah, de Pascale Hugues

mercredi 19 novembre 2014

L'Exception


J'aurais pu craquer rien que pour sa couverture tant le graphisme réalisé par Zuma attire l'œil par ses belles couleurs et géométries.
Ayant déjà lu Rosa Candida de la même auteure sans grande conviction, j'entamais celui-ci avec quelques réticences passé l'argument de la première de couverture chatoyante.

Ici l'auteure choisit une thématique oserais-je dire, "dans l'air du temps" puisque Maria se voit brutalement quittée par son mari Floki, lequel part pour aller vivre avec son collègue – lui aussi nommé Floki. L'idée originale aurait pu faire un roman intéressant sur les choix imposés par la société, le ressenti des femmes quittées pour un homme, les questions quant aux 13 années passées avec son mari, ou encore le rôle du beau-père dans les familles recomposées mais rien de tout ça ici – ni réflexion réelle sur le couple, le divorce, l'homosexualité. Audur Ava Olafsdottir déroule simplement une histoire avec quelques (beaucoup?) d'invraisemblances et de comportements étonnants.

Comme dirait quelqu'un que je connais bien, c'est peut-être "à prendre comme un conte", mais là elle y va un peu fort de café sur le déjanté irréaliste. A commencer par la naine Perla, écrivain de polars, voisine de Maria, psychologue à ses heures perdues qui parle comme un grand sage du haut de sa montagne. "Je crains que les mots ne te soient pas d'un grand secours. D'expérience, les gens ne comprennent pas tous les mots de la même manière. Un des exemples que je reprends pour mettre en évidence l'aspect imprévisible des sentiments humains est qu'il peut suffire d'une conduite d'eau chaude qui éclate pour que deux couples qui habitent sur le même palier décident de divorcer"
Quelques réflexion affleurent de-ci, de là via le personnage de Maria sur sa culpabilité, ses remords, comment faire face mais restent assez épisodiques et sont toujours stoppées par les interventions intempestives de Perla, la naine curieuse et indiscrète.

Outre le comportement étonnant de Perla, le livre achoppe également sur celui-ci de Floki – d'une froideur glaciale au moment de l'annonce, mais qui consent entre deux témoignages d'une indifférence totale envers Maria à coucher avec sa future ex-femme pour la consoler.
En parallèle de l'histoire principale, on ne nous épargne rien des récits annexes plus invraisemblables encore que la trame originale : un père biologique subitement réapparu, une procédure d'adoption, un ornithologue transi …

Le roman se lit très vite mais souvent avec un soupir devant le style un peu "gâché" de l'auteure autour de ces histoires sans intérêt ni résonance.

J'ai gardé pour la fin quelques citations de Perla, la naine envahissante ou d'autres personnages pour donner une idée + précise de l'aspect abracadabrantesque de ce personnage et de l'histoire.
"Sans être curieuse de nature, je n'ai pu m'empêcher d'apercevoir du foie gras dans ton frigo. Et il ne m'a pas non plus échappé que tu n'avais pas beaucoup d'appétit, d'où ma question : quelles sont les chances que tu le consommes avant la date de péremption ?"
Un employé des pompes funèbres particulièrement délicat – et sans aucune trace d'ironie de la part de l'auteure : "Il y a un risque de respirer involontairement la cendre de l'urne. C'est arrivé que des proches du défunt en contractent une pneumonie. Quand c'est une femme qui signe le reçu, je prends l'exemple du tiramisu : il faut faire attention à ne pas respirer le cacao dont on a saupoudré le crème. La plupart des hommes voit mieux l'idée avec un vieux parquet, ils savent bien que pour le poncer, mieux vaut porter un masque"
 
L'exception, d'Audur Ava Olafsdottir chez Zulma

mardi 18 novembre 2014

L'Oural en plein coeur

 

Ce document vient donner un éclairage un peu nouveau sur ces personnes fascinées par la Russie ; après Emmanuel Carrère et Olivier Rolin, Astrid Wendlandt nous fait découvrir elle aussi "sa" Russie à travers le récit de son voyage dans l'Oural – que je ne situais d'ailleurs pas du tout aussi à l'Est que cette région n'est vraiment.
Initialement partie pour un voyage linguistique dans l'accueillante ville de Tcheliabinsk, elle y reviendra ensuite pour revoir son amoureux de jeunesse Micha. C'est alors le point de départ d'un grand périple dans l'Oural.

Contre toute attente, les longues descriptions de paysage – depuis les sites sidérurgiques aux villages en bois se révèlent passionnantes, malgré le petit regret persistant quant à l'absence de photographies pour agrémenter le récit (occasionnant donc quelques recherches images google pour vérifier la bonne adéquation entre mon imagination et la réalité). De même, tous les récits des chamboulements de la vie quotidienne générés par l'ouverture de l'économie de marché étonnent et captivent, servis par nombre d'anecdotes surprenantes.
En revanche, l'auteur ne réussit pas vraiment à briser la glace avec son lecteur, à créer une réelle proximité. Il faut dire qu'elle est assez intimidante, Astrid, avec son quadri-linguisme, son appétence pour les steppes perdues, sa passion pour l'escalade et la montagne de haut niveau…

Le début du livre enchante par la découverte de ces terres inconnues, qu'on a l'impression de découvrir au même rythme que l'auteur, avec l'émerveillement et la curiosité des premières fois. Ensuite, au fil du récit, on comprend qu'elle a déjà bourlingué tellement en Russie qu'elle se laisse de moins en moins surprendre par ce qu'elle relate, ce qui crée une sorte de double vitesse, de décalage entre le lecteur et l'auteure.

Enfin , au fur et à mesure que son voyage se transforme en histoire d'amour, on comprend mieux pourquoi elle a voulu faire ce récit, fondateur pour elle mais on se sent un peu tenu à l'écart.
 
L'Oural en plein coeur, d'Astrid Wendlandt chez Albin Michel

L'oubli


L'Oubli est sûrement catégorisé à tort comme thriller ou roman policier alors qu'il n'a de ce genre que la couverture sombre et quelques mystères résolus très rapidement en fin d'ouvrage.

Ce roman est avant tout un roman psychologique, une immersion dans le monde d'Alzheimer, puisqu'on y suit Maud, octogénaire atteinte de la maladie et donc sujette à de nombreuses pertes de mémoire et étourderie. Jusqu'au premier tiers du livre, je n'ai pas du tout accroché avec ce roman, mise très mal à l'aise par la plongée dans la tête de cette personne malade, vivant avec elle les symptômes d'Alzheimer, contrainte d'avancer à son rythme et donc péniblement dans l'intrigue. Mais c'est en fait là que réside également le tour de force de ce livre, cette capacité de l'auteur à nous faire vivre la maladie qui est à la fois vertigineuse, agaçante et glaçante.

En effet, Maud a perdu toute mémoire immédiate ou récente, donc il est fréquent qu'elle oublie en cours de route vers la cuisine pourquoi elle s'y rendait, ou en sortant de table qu'elle vient de manger. En revanche, sa mémoire à plus long terme est restée à peu près intacte.
Le roman avance donc à un rythme double : le rythme du présent, chaotique, qui cherche à élucider pourquoi Elisabeth, sa voisine et amie a disparu ; et le rythme du passé, plus continu, qui revient sur la disparition de la sœur de Maud, Sukey, juste après la guerre, quand elle était adolescente – éléments qui reviennent par flashs mais toujours beaucoup plus cohérents que le présent.

Aucune des deux "enquêtes" ne crée un véritable suspense pour le lecteur, vu qu'une des enquêtes ne peut viser au mieux qu'à retrouver un meurtrier déjà mort et l'autre ne semblant pas inquiéter grand monde dans l'entourage de Maud, on se doute qu'Elisabeth n'a pas vraiment "disparu".

Il est presque dommage qu'Emma Healey se soit aventurée avec ce sujet très intéressant et admirablement rendu sur les terres du policier car elle ne souffre pas la comparaison avec d'autres illustres romans policiers jouant sur la mémoire tel que "Avant d'aller dormir" et n'arrive guère à convaincre avec ses intrigues.

L'oubli d'Emma Healey, chez Sonatine.

vendredi 14 novembre 2014

L'amour et les forêts



Il y a des livres qui vous coupent le souffle – quasi-littéralement, et vous laissent avec l'impression d'une grande claque en les refermant. L'amour et les forêts en fait partie, non seulement pour son histoire bouleversante – celle de Bénédicte Ombredanne, femme harcelée par son mari, mais également pour le style limpide, l'écriture percutante d'Eric Reinhardt qui vous donne tous les ressorts pour comprendre le destin tragique de cette femme.

En 2008 – fiction ou réalité, on ne sait pas, l'auteur est contacté par Bénédicte Ombredanne qui lui confie lors de leur seconde rencontre les tourments domestiques qu'elle vit, confiante dans cette oreille attentive, dont elle s'est déjà assuré l'amitié et la considération par sa lettre initiale si pleine de verve et l'intelligence de leur première rencontre.

 
En effet, l'histoire de Bénédicte Ombredanne est poignante et saisissante à la fois par la cruauté dont elle est victime mais également par le cercle vicieux engendré par la routine et le quotidien qui ont ancré sa souffrance dans une certaine habitude. Bénédicte Ombredanne – que je ne peux me résoudre à appeler simplement Bénédicte car l'auteur lui-même ne se permet jamais cette familiarité, remet sans cesse la faute de son malheur sur son propre compte, culpabilisant, incapable d'un recul et d'un raisonnement logique sur sa situation, pourtant à la portée de cette femme brillante, très cultivée, fan de Villiers de l'Isle Adam et agrégée de lettres.
Jusqu'à cette émission de radio qui fait prendre conscience à son mari de son statut de harceleur, et le laisse le temps d'une soirée pétri de culpabilité envers sa femme, auprès de laquelle il tente de se faire pardonner – lui révélant à elle sa véritable condition dans cette histoire.
"Ainsi, contrairement à ce que son mari s'efforçait de lui faire croire depuis des années, sa souffrance n'était pas le produit de son imagination corrompue par la bêtise, les hormones, la complaisance, l'acrimonie, par les humeurs larmoyantes, insatisfaisantes, irrationnelles d'un cerveau stupidement féminin pour reprendre quelques-unes de ses locutions favorites"

C'est là l'occasion d'un sursaut pour Bénédicte Ombredanne qui s'inscrit le soir même sur Meetic, déterminée à ne plus subir son malheur conjugal sans rien tenter pour réenchanter un peu sa vie amoureuse. Au terme d'une série de conversations truculentes, elle se décide à aller rencontrer un de ses anonymes, le seul d'ailleurs avec qui elle ait pu démarrer un vrai semblant de conversation. Ces quelques pages retranscrivant les échanges sur Meetic valent le détour, sans doute très fidèles à la réalité du site;
"Gentleman : Je comprends. Moi aussi je veux bien discuter, mais pas trop tourner autour du pot quand même. Je ne recherche rien de compliqué. Mais des moments de plaisir partagé."
Et encore, je passe sur les détails graveleux de la prose de Napoleon, obsédé sexuel lourdingue, que Bénédicte Ombredanne se fait un plaisir de mettre en boite en quelques réparties cinglantes.

La rencontre avec l'anonyme (Playmobil677 sur Meetic, Christian dans la vraie vie) se fait quelques jours plus tard, portée par l'élan  d'audace qu'a redonné à Bénédicte Ombredanne cette confession de son mari. Même si elle hésite, on sent bien que c'est un de ces moments clés du roman, où affleure l'autre Bénédicte Ombredanne, celle qu'elle aurait pu être, celle qu'elle garde tapie au fond d'elle, non plus la craintive femme mariée mais la délicate et brillante lettrée."Deux femmes se faisaient face : la première, anxieuse et défaitiste, indécise, la pupille avide d'éloges, évoluait devant l'armoire les jambes tremblantes en se demandant si elle serait assez intrépide pour entreprendre cette expérience insensée (oser se présente devant cet homme en ayant la prétention de vouloir lui plaire, au point qu'il ait envie de sexe avec elle), tandis que la seconde, déployée de pied en cap à la surface du grand miroir, gracieuse et élégante, trépignait de se mettre en route – la première essayait de dissiper dans la contemplation de la seconde un reste de culpabilité"

Ce moment avec cet homme qui n'est pas son mari est décrit avec poésie, presque onirique, parenthèse enchantée qui donne son nom au roman ; ce coup de foudre qui laisse sous-entendre que tout n'est pas perdu, alors qu'il va en fait causer sa perte. Ce court interlude heureux détonne d'autant plus a posteriori lorsqu'on referme le livre, dans l'ensemble d'une grande noirceur.
Ce qui suivra, mais on n'en dira pas plus car il s'en passe des choses après, c'est d'abord la folie paranoiaque du mari qui ressurgit en découvrant l'escapade de sa femme, retranscrit sous forme de longs monologues terrifiants et captivants, des invectives brutales et sidérantes au rendu tellement réaliste qu'on en vient à craindre qu'il ne se matérialise devant nous.
A titre d'exemple et pour donner le ton de la folie et du harcèlement quotidien qu'est devenue leur relation conjugale, citons ici ce passage – pour bien clarifier qu'il n'est pas forcément besoin de violence physique pour briser quelqu'un et faire de sa vie un enfer.
"Tout était quadrillé, rationnel, répertorié, anticipé et planifié, sans aucun sens de l'improvisation et du mouvement, du spontané, de l'instinctif, du poétique. Sans aucun sens de la vie et du bonheur. Si [elle] allait boire un thé dans une brasserie du centre-ville, avait raconté Bénédicte, […], elle devait rapporter à la maison le ticket de sa consommation, afin que son mari puisse en enregistrer le montant dans son ordinateur personnel. […] Il rentrait dans son ordinateur les montants de toutes les dépenses du ménage, de quelque nature qu'elles soient, y compris un pain au chocolat ou une sucette, si bien que [son] existence avait été canalisée en permanence par les murailles de ce couloir budgétaire névrotique, sans qu'il lui soit possible de faire la moindre incartade"

Eric Reinhardt maintient un vibrant crescendo dans la description de cet enfer domestique, ne nous en dévoilant que bien peu au début, pour finir en de terribles révélations qui prennent toute leur ampleur après s'être tant familiarisé et attaché à Bénédicte Ombredanne. Les premières scènes sont racontées par Bénédicte Ombredanne à l'auteur, puis le narrateur changera au cours du roman pour nous révéler la genèse et la fin de cette histoire tragique ; Eric Reinhardt (vrai ou fictif?) n'ayant de première main que le récit des années 2006-2008.

Le récit se déroule en véritables "scènes", que j'imaginais immédiatement dans leur possible traduction théâtrale: unité de lieu correspondant aux "actes", nombre de protagonistes toujours restreints, dialogues ou discours indirects principalement. Une pièce que je m'empresserais d'aller voir si elle était montée !

On referme le livre soufflé, après l'avoir dévoré d'une traite malgré son imposante stature.

A lire absolument !
 
L'amour et les forêts, d'Eric Reinhardt chez Gallimard
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