Compteur gratuit THE A-LIST: HHhH, ou l'avènement du roman historique

mercredi 5 mai 2010

HHhH, ou l'avènement du roman historique

Aurore Taupin Blog HHhH Laurent Binet

HHhH n'est pas un roman sur l'attentat d'Heydrich,

C'est un roman sur l'écriture d'un livre sur l'attentat d'Heydrich

Et c'est la une nuance importante, qui donne tout son sel à cet ouvrage captivant.


Ainsi, tout au long du roman, Laurent Binet entrecroise le récit de l'avancement ses recherches sur « le bourreau de Prague » et celui de l'attentat qui causera sa mort ; proposant au lecteur de se faire le complice de sa quête, témoin de la difficulté à rassembler des informations sur un événement historique même aussi important que celui-ci. On suit donc sa recherche d'autobiographies désormais disparues mais cruciales pour son ouvrage, telles que celles de Lina Heydrich, ou du colonel Moravec, chef des services secrets tchèques à Londres, ou encore son travail de reconstitution de la scène à partir de différents témoignages, pas toujours concordants ni fiables.

On se prend très facilement au jeu, fasciné par la méticulosité de l'auteur et ses mille et une précautions pour être le plus fidele possible à l'histoire qu'il cherche à raconter. Loin d'un Yannick Haenel, qui laissait planer le doute sur le coté fictif de certains passages dans son livre sur Jan Karski, Laurent Binet fait état de toutes ses réticences à romancer et inventer certains passages ou dialogues.

« [Fabrice, un vieux copain de fac] s'arrête sur la construction du chapitre concernant la Nuit des longs couteaux : cet enchainement de coups de téléphone, selon lui, restitue bien à la fois la dimension bureaucratique et le traitement à la chaine de ce qui fera la marque du nazisme – le meurtre. Je suis flatté, cependant, j'ai un soupçon et je crois bon de préciser : « Mais tu sais que chaque coup de téléphone correspond à un cas réel ? Je pourrais te retrouver presque tous les noms si je voulais. » Il est surpris, et me répond ingénument qu'il croyait que j'avais inventé. »

Laurent Binet parvient à maitriser un double suspense pour le lecteur : l'auteur arrivera-t-il au bout de sa quête, c'est-à-dire finalement, à nous raconter en détail et véritablement l'attentat contre Heydrich ? Le tour de force réside surtout dans la conviction qui est transmise au lecteur, que sans l'aboutissement de cette enquête de l'auteur, les conditions de l'assassinat d'Heydrich ne lui seront pas dévoilées, alors que la lecture de l'article Wikipedia correspondant suffirait à en éclaircir le déroulement*. Pourtant, à aucun moment, le lecteur n'a cette tentation car l'auteur, par ces nombreux soucis d'exactitude, sa volonté de transparence vis-à-vis du lecteur, crée un véritable climat de confiance, de confidence, presque d'intimité amicale entre lui et son lecteur. On est forcement saisi par la difficulté de l'historien-auteur à retranscrire son savoir sans rien omettre, ses tergiversations sur la pertinence de la mention d'untel ou untel, sur l'intérêt du récit d'une anecdote, sa crainte de laisser dans l'oubli un participant essentiel de l'histoire.

« C'est un combat perdu d'avance. Je ne peux pas raconter cette histoire telle qu'elle devrait l'être. Tout ce fatras de personnages, d'événements, de dates, et l'arborescence infinie des liens de cause à effet, et ces gens, ces vrais gens qui ont vraiment existé, avec leur vie, leurs actes et leurs pensées dont je frôle un pan infime … Je me cogne sans cesse contre ce mur de l'Histoire sur lequel grimpe et s'étend, sans jamais s'arrêter, toujours plus haut et toujours plus dru, le lierre décourageant de la causalité »

En plus de cette plongée au cœur du travail de l'écrivain, HHhH nous offre une reconstitution passionnante de la vie d'Heydrich et des deux auteurs de l'attentat, Gabcik et Kubis. Laurent Binet connait décidément très bien son sujet, puisqu'il nous emmène à travers de nombreux moments oubliés mais pourtant capitaux de l'Histoire : la capitulation sans négociation de la République Tchèque grâce aux manipulations habiles de l'Allemagne, la décision de nommer Heydrich protecteur de la Bohème-Moravie, lui le planificateur de la solution finale, le massacre de Babi Yar ou encore l'anéantissement du village de Lidice – triste Oradour sur Glasne tchèque, en représailles de l'attentat etc.. L'auteur nous offre une compréhension complète de ce pan de l'histoire, et loin de se borner à narrer l'attentat en lui-même, met en lumière la chaine de causalité qui a amené chaque protagoniste à sa place historique ce fameux jour du 27 mai 1942. Laurent Binet nous éclaire également intelligemment sur certaines anecdotes qui changeront parfois le cours de l'histoire : les migraines du premier homme choisi pour commettre l'attentat, un livre oublié sur une table qui sauvera une vie, une banquette de voiture en crin de cheval qui sera elle fatale, un mot d'amour mal interprété par la Gestapo qui précipitera la tragédie de Lidice etc.

Enfin, en plus de toutes ces qualités de romancier, d'enquêteur et d'historien, Laurent Binet nous offre avec HHhH un petit trésor de littérature contemporaine, grâce à son style si particulier et fluide, son regard actuel sur les absurdités de la machine administrative nazie et les rebondissements historiques de la Seconde Guerre Mondiale. HHhH fait partie de ces livres que l'on a plus envie de refermer une fois ouvert, mais qu'on rechigne à dévorer d'un coup pour faire durer le plaisir de cette lecture captivante. Une fois le livre refermé, on aimerait ne jamais l'avoir lu, pour pouvoir le redécouvrir encore et encore, envieux de tous ceux qui ne l'ayant pas lu, vont pouvoir s'offrir ce merveilleux bonheur.

HHhH, de Laurent Binet, aux éditions Grasset.

HHhH = «Himmlers Hirn heisst Heydrich », le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich, était le surnom donné par les SS à Heydrich.

* J'ai été consulter le fameux article Wikipedia concernant l'assassinat d'Heydrich, et s'il était encore permis d'en douter, celui-ci n'apporte pas un millième des explications et des précisions fournies par Laurent Binet dans son ouvrage. Evidemment, le style de l'article est aussi beaucoup moins fameux …

1 commentaire:

  1. J'ai devore ce livre en deux jours et j'aurais aime qu'il continue encore sur 500 pages. On a enormement de mal a se detacher de l'intrigue et la structure du livre fait de petits chapitres de 3 pages maximum le rend encore plus addictif.

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