Compteur gratuit THE A-LIST: 2011

mardi 29 novembre 2011

Room




Vous allez dire que je radote, ou que j'ai perdu tout sens critique (ou peut-être que je suis juste une lectrice gâtée), mais encore un livre formidable dévoré en 2 heures.
Room fait partie de ses livres qui redonnent au métier de romancier toutes ses lettres de noblesse : une fiction pure, pourtant si finement recréée qu'elle nous oblige à repenser les limites des capacités d'imagination humaine.
Emma Donoghue invente la vie de Jack et sa mère, tous deux séquestrés dans une pièce hermétiquement close, à la manière de ces drames autrichiens mis au jour il y a peu. L'histoire est racontée par Jack, tout juste 5 ans, qui ne connait du monde que ce qu'il y a dans la pièce où il est né et a vécu, et ce qu'il voit parfois dans "Madame Télé".
Au début, la narration par cet enfant donne une sensation un peu étrange mais on le serait a moins si on pensait que le monde se restreignait à Maman, Petit-dressing, Madame Commode, Monsieur Lit et les visites nocturnes de Grand Méchant Nick. L'auteur décrit un monde particulier, dans lequel on sent la mère hésiter entre dévoiler à son fils tout ce dont le "dehors" regorge et à quoi il n'a pas accès, et lui faire croire qu'il n'y a rien au delà des 4 murs.
Mais à l'aube des 5 ans de Jack, la mère pense de plus en plus à s'enfuir, malgré la difficulté de l'évasion et la perte de repères certaine pour le petit Jack à la sortie de cette Chambre qu'il a toujours connue.
Room, au-delà de son incroyable originalité de sujet se singularise par son analyse de la capacité de survie et la justesse de son ton pour la narration par un enfant. Le livre met également en avant la formidable difficulté d'être parent, qui plus est dans des conditions extraordinaires, et questionne habilement les choix que font parfois les parents pour protéger leurs enfants.
En refermant le livre, on se dit qu'on a affaire à un sacre petit phénomène littéraire, stupéfiant, émouvant, haletant. Une puissance d'imagination mise au service d'une situation terriblement dramatique qui fait penser à la Route de Cormac McCarthy, alliée au réalisme choquant de justesse de la Purge de Sofia Oksanen : une combinaison forcement gagnante !

lundi 7 novembre 2011

Rouge Brésil


Parfois, il y a du bon à se réveiller après la bataille (littéraire) : ça permet de lire les livres en poche (et de faire une sacrée économie) et de s'émerveiller avec 10 ans de retard sur un Goncourt que tout le monde vous vante depuis des années.
Toutes ces bonnes raisons s'appliquent à Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin.

A priori, ouvrage historique sur la conquête du Brésil par les Français, avec une touche de conflit religieux entre calvinistes et catholiques ; le sujet n'avait rien pour me plaire et je redoutais qu'il ne fasse appel à des notions d'histoire et de culture générale apprises un jour mais perdues dans les méandres de ma mémoire, ce qui, en plus d'être vexant, aurait enlevé beaucoup de la facilité de compréhension du récit.
Bref. Toutes ces peurs se sont révélées fausses. Déjà car Jean-Christophe Rufin a une certaine pédagogie d'écriture qui permet au plus inculte d'entre nous (dont votre fidèle serviteur) de comprendre les tenants et les aboutissants du contexte du livre et vous rend aussitôt familier avec les problématiques de vaisseau-amiral, colonies françaises, arquebuses, huguenots etc.

L'histoire racontée est celle de Just et Colombe, deux enfants embarqués à bord d'un navire partant fonder une colonie française au Brésil, pour servir de "traducteurs" entre les Français et les indigènes (les commandants de la mission française pensant que la capacité d'adaptation bien meilleure des enfants les rendrait aussitôt fluent en patois indien ... no comment).
Depuis la traversée jusqu'à la construction du fort, on suit donc la mise en place et le développement de la colonie française, entre les désertions de certains colons, les relations avec les Indiens, le problème de l'absence de femmes, les conflits entre protestants et catholiques ...

Jean-Christophe Rufin a une écriture particulièrement raffinée, dont la richesse de vocabulaire laisse parfois songeur (on a plus d'une fois envie de sortir son Larousse de Poche mais l'ensemble est tout à fait compréhensible sans) ; pourtant, malgré ce style assez grandiloquent, la lecture est étonnamment facile ; le rythme soutenu et les nombreuses péripéties vous laissent complètement captivé !

Un sans-faute pour ce roman qui a les nombreux mérites de nous faire voyager, nous instruire et nous divertir !

Il faut qu'on parle de Kevin


Il faut qu'on parle de Kevin n'a pas un titre à la hauteur du sursaut littéraire qu'il est sur le point de faire à ses lecteurs. Du coup, il m'a fallu quelques années pour enfin sauter le pas, passer outre ce drôle de titre et ouvrir ce roman qui traînait dans ma bibliothèque depuis des années (sûrement influencée aussi par l'adaptation récente en film et le succès à Cannes de celui-ci, avouons-le).

Pourquoi faut-il que la narratrice parle de Kevin avec son mari ? (On le découvre très rapidement, aussi pas de risque à lire ce qui va suivre). Car Kevin a tué 9 de ses camarades et professeurs dans le gymnase de son lycée. Un vrai massacre à la Columbine.
Sa mère, après la tuerie et l'incarcération de son fils, décide d'écrire des lettres à son ex-mari pour revenir sur tous les éléments qui auraient du les alerter sur le caractère ... dangereux de leur fils.

Lionel Shriver réussit à reconstruire tout le faisceau d'éléments convergents vers ce terrible massacre, depuis la plus tendre enfance de Kevin jusqu'aux derniers jours avant l’évènement : son caractère capricieux et pleurnichard bébé, ses manipulations envers son père, sa mesquinerie avec sa petite soeur. Loin de ne parler qu'aux femmes avec enfant, ce livre essaye d'imaginer la genèse d'un drame avec une justesse et une finesse d'analyse qui sont stupéfiantes. Le petit Kevin ne plantait pas des aiguilles dans des petits animaux, ou ne torturait pas un oiseau tombé du nid, non ! Il était plutôt insidieusement méchant, trouvant toujours des boucs émissaires ou des circonstances atténuantes pour justifier ou minimiser ses méfaits, semant au passage la discorde entre ses deux parents.

Lionel Shriver plante parfaitement le cadre de son roman, avec des personnages complexes et réalistes : la mère lucide depuis longtemps sur la double personnalité de son fils, le père naïf et manipulé, la petite soeur en retrait, et surtout Kevin, terrible personnage dont on ne comprend les motivations qu'à la toute fin.
L'auteur donne à son livre un suspense et un rythme haletants, nous en dévoilant à chaque chapitre un peu plus sur la tragédie, en filigrane des lettres adressées au mari, qui reprennent des éléments de ce jour, au détour d'une phrase de la correspondance. Malgré un contexte qu'on croit avoir déjà parfaitement cerné, on se surprend à avoir été floutée par l'habile romancière (oui, oui, Lionel est une femme), et on aime ça !

Il faut qu'on parle de Kevin, à lire absolument avant de voir le film !

mardi 6 septembre 2011

Une femme fuyant l'annonce



Première lecture de la rentrée littéraire de septembre ... et la rentrée s'annonçait bonne avec cette volumineuse pépite de l'auteur israëlien David Grossmann.

Celui-ci évoque un sujet qu'il connaît tristement bien : l'attente des parents dont les enfants sont mobilisés dans Tsahal ; attente de leur retour, attente de leurs nouvelles, attente des nouvelles du front à défaut des précédentes, attente redoutée de la mauvaise nouvelle.

Dans Une Femme Fuyant l'Annonce, comme le laisse suggérer le titre, Ora ne se résout pas cette attente concernant son fils Ofer, engagé volontaire pour une opération spéciale, et décide donc de partir le temps de l'opération en excursion en Galilée. Elle emmène avec elle Avram, dont on ne découvre que plus tard les liens ténus avec Ora, mais qu'on devine déjà comme le premier amour et l'ami de toujours.


Au fil de leurs marches dans le Nord du pays, Ora revient sur son histoire avec Avram, entrecoupée d'anecdotes sur l'enfance de ses fils - anecdotes racontées avec superstition, comme pour se prémunir du terrible sort qui pourrait arriver à Ofer dans son unité de tanks blindés. Avram, auditeur indiscipliné au début, devient (et nous aussi) un public captif pour ces récits entremêlés.


Une Femme Fuyant l'Annonce permet au fil de ces récits de revenir sur l'histoire d'Israël depuis la guerre de 1967, celle vécue par Avram, en s'achevant sur les troubles actuels. On y découvre la façon de vivre, l'état d'esprit, les valeurs, la culture de ce pays en état d'alerte permanent.


Ce livre, au-delà du contexte historique, offre un cadre formidable à un grand roman qui puise sa véritable force dans la puissance des relations d'amitié qu'il dépeint.

mardi 19 avril 2011

Haine




Haine est pour le moins un livre desservi par sa couverture fantasmagorique et son titre peu engageant. Heureusement, si vous allez au-delà de ces critères – pourtant prépondérants dans le choix d’un livre, vous découvrez un très bon polar, bien ficelé crédible dans sa résolution tout en entretenant un suspense assez haletant.

Comme souvent ces derniers temps avec les bons polars, l’action se passe en Scandinavie, en Norvège plus exactement, pour délaisser un peu nos amis Henning Mankell et Stieg Larsson et leur Suède devenue trop familière.
Anne Holt tisse une toile d’araignée aux mailles resserrées autour de son intrigue, alternant le point de vue de différents personnages –récurrents ou non, à chaque chapitre.

Dans la peau des enquêteurs, Ingvar Stubo, policier à Kripos, et Inger Johann VIk, sa femme, criminologue de formation : un couple de choc qui va se retrouver au centre de plusieurs enquêtes pour meurtre un peu malgré eux. On suit les découvertes macabres d’un demandeur d’asile retrouvé dans le fleuve, d’un toxico passé à tabac, d’un artiste mort d’overdose, d’une évêque archi-connue poignardée en pleine rue etc.

Anne Holt nous invite dans cette histoire avec un rôle agréable d’observateur omniscient, ce qui évite les révélations abracadabrantes et les dénouements précipités. L’auteure sait donner du volume à ses personnages ; celui d’Inger Johanne nous touche particulièrement en mère protectrice et policière avisée.

Dans cette histoire, il y a de tout en bonnes proportions : des secrets de famille, des affaires de mœurs, des relations amicales, de l’amour filial, du suspense, du vraisemblable, de l’humour, des fausses pistes et du bon sens.
On apprécie particulièrement l’effet de style de l’auteure qui consiste à relier entre eux les chapitres en les faisant terminer et débuter par des événements similaires.


Tout ceci étant dit, il ne vous reste plus qu’à passer outre cette couverture et ce titre effrayants pour vous laisser happés par ce roman captivant.


Haine, d'Anne Holt.

dimanche 10 avril 2011

La couleur des sentiments




Des romans comme La couleur des sentiments, il n’en sort malheureusement qu’un ou deux par an, qu’il faut savoir ne pas louper ! Ne pas louper, car ça serait se couper d’un moment de plaisir littéraire à l’état pur, d’un vrai rêve éveillé de lecteur, d’un moment-Nutella de la prose !


Heureusement, ces livres-là se repèrent facilement, grâce à un bouche-à-oreille intensif, un classement en tête des ventes malgré leur édition chez une maison confidentielle et une recommandation chaleureuse de tous vos libraires préférés.

Dès les dix premières pages, on sent bien qu’on a là affaire à un bon, très bon, très très bon livre qui, comme un mets raffiné nécessite qu’on en savoure un peu sa découverte. On avance donc dans le roman tiraillé entre l’envie de le dévorer d’un bout à l’autre sans plus s’arrêter, captivés que nous sommes, et la tentation de faire durer le plaisir du livre en en faisant une dégustation lente qui nous en fera capter toutes les saveurs.

(A ce stade, vous vous demandez de quoi peut bien parler La couleur des sentiments, et vous vous dites que ce n’est pas tout d’être un chef d’œuvre, il faudrait aussi savoir de quoi ça cause).


Kathryn Stockett nous emmène à Jackson, Mississipi au début des années 60, en pleine période de débat sur les droits civils aux Etats-Unis. Faisant parler tour à tour deux bonnes (maids) noires et une jeune fille blanche de la ville, elle nous fait plonger dans les inégalités de l’époque, dans ces Etats du Sud encore nettement racistes et pro-ségrégation.


Skeeter Phelan, la jeune fille blanche, va mettre le feu aux poudres de riz des dames bien-pensantes de Jackson en rédigeant anonymement un document sur la condition des bonnes, fondé sur les témoignages des femmes noires de la ville. De la douce Aibileen, meneuse de file pacifiste et discrètement persuasive, à l’insolente Minny en passant par la vieille Louvenia, on voit défiler les récits poignants, étonnants, parfois cruels et souvent émouvants de ces femmes dont les maitresses oubliaient trop souvent l’humanité et l’intelligence.


Kathryn Stockett retranscrit bien l’ambigüité du rapport entre la bonne et ces patrons, qui varie d’une famille à une autre, d'une époque à une autre. Figure éducative pour les enfants, dépositaire de la plupart des petits secrets de chacun, à la fois invisible et omniprésente, il y a tant de choses qui séparent la bonne de sa maitresse, et si peu en même temps. On sent que le sujet a longtemps travaillé Kathryn Stockett, donnant au livre la maturité et le recul nécessaire pour ne pas tomber dans des clichés du genre.


A l'auteure qui s'interrogeait sur sa juste restitution de l'Histoire en citant dans les annexes le prix Pulitzer Howell Raines : "Il n'est pas de sujet plus risqué pour un écrivain du Sud que l'affection qui unit une personne noire et une blanche dans le monde inégalitaire de la ségrégation. Car la malhonnêteté sur laquelle est fondée une société rend toute émotion suspecte, rend impossible de savoir si ce qui s'est échangé entre deux personnes était un sentiment loyal, de la pitié ou du pragmatisme", répondons qu'elle ne se tourmente pas, le risque est largement dépassé et le défi est remporté haut la main !


Un roman captivant et remarquable dans le fond et la forme !

dimanche 20 mars 2011

Verdict

Une fois Verdict refermé, on ne peut que faire la comparaison avec le maître du roman juridico-policier, John Grisham. Nous voici plongé, dans la vie de Joel Deveraux, avocat commis d’office, spécialisé dans les affaires de drogue et bientôt promu sur une affaire de meurtre.

Ce roman policier nous emmène dans une cité de Brooklyn, entre trafiquants de drogue, dealers à la petite semaine, drug addicts et criminels en tout genre. Joel Deveraux est chargé de défendre « Strawberry », accusé du meurtre d’un étudiant blanc et de tentative de meurtre sur un autre habitant de la cité.

Notre avocat, supervisé par la brillante Myra, prend son rôle très à cœur et va s’investir corps et âme dans la disculpation de son client. Revisitant à la Grisham les arcanes du système judiciaire américain, Justin Peacock nous plonge dans un procès classique, avec jurés à influencer et procureur déjà en quête de voix pour sa proche réélection. Surtout, l’auteur nous met avec intelligence face au paradoxe de l’avocat de la défense, ici notre héros, qui doit seulement faire naître un doute raisonnable auprès des jurés pour voir son client disculper. A lui alors de trouver des pistes alternatives de culpabilité qui décrédibiliseront peu à peu les accusation portées contre son client.

Justin Peacock sait maintenir le suspense indispensable à tout bon roman policier, avec une pincée d’histoire d’amour et un zeste de violence pour rendre le tout parfaitement haletant. Son héros n’est pas sans faille et on apprécie tout particulièrement cela : ex-héroïnomane pas encore tout à fait désintoxiqué, ancien avocat à succès d’un grand cabinet, il traine avec lui un bon bagage psychologique finement analysé et restitué par l’auteur.

Verdict s’inscrit dans la lignée des très bons romans juridico-policiers américains, grâce à un rythme soutenu et une intrigue bien ficelée ; seul bémol, une dernière pirouette dans l’action un peu tirée par les cheveux, mais on le pardonnera facilement à ce premier roman.

L'hiver des lions


En ouvrant L’Hiver des Lions, malgré toute l’impartialité que l’on s’impose, on ne peut qu’avoir en tête les excellents policiers nordiques de ces dernières années. D’ors et déjà, la comparaison s’avère difficile à tenir, mais on garde l’espoir d’être agréablement surpris.

Malheureusement, L’Hiver des Lions tombe dans le premier travers des romans nordiques, scandinaves et d’autres contrées froides : la complexité des noms qui nous perd dans un tourbillon de consonances finnoises difficiles à distinguer. Entre Joentaa, Mäkelä, Laukkanen, Hämälainen, victimes, criminels et enquêteurs, on s’y perd rapidement et facilement, nous obligeant souvent à revenir quelques pages voire chapitres en arrière pour retrouver nos repères dans la distribution du roman.

L’histoire commence comme souvent par un meurtre, mais pas n’importe lequel puisque la victime est le médecin légiste, collègue des enquêteurs du crime. Nous suivons Kimmo Joentaa, un enquêteur veuf, récemment épris d’une prostituée un peu délurée et sauvage. Comme tous les protagonistes de ce roman, Kimmo traine un certain nombre de casseroles psychologiques un peu lourdes pour son seul personnage : le souvenir de sa femme morte revient régulièrement, refrain un peu entêtant et artificiel dans l’histoire.

Mais ce n’est guère le seul refrain de ce style dans cet ouvrage. Par petits bouts, on découvre les pensées et les actes de l’assassin bientôt quasi-serial killer. Attentif à l’aspect psychologique, l’auteur nous en verse même un peu trop côté pathos et ressentiment. L’invraisemblance, comme trop souvent, reste le principal défaut de cet ouvrage, dont on a du mal, même une fois refermé, à comprendre les motifs et modalités d’action du meurtrier.

Les personnages secondaires sont fouillés mais un peu trop finalement pour un bon roman policier ; Jan Costin Wagner oscille entre polar et roman psychologique, hésitation qui coûte beaucoup à l’ouvrage.

Féroces

Féroces porte bien son nom.
Même si le pluriel nous surprend un peu, car la personne la plus féroce de toutes est indéniablement l’auteur lui-même. Féroce avec ses parents, féroce avec lui-même, féroce avec son passé.

Robert Goolrick revient sur son enfance, sur toutes les conséquences de celle-ci sur sa vie d’adulte désaxé, sur ces traumatismes sur lesquels parents, grands-parents, amis, frères et sœurs ont préféré jeter un voile pudique plutôt que de s’avouer coupable ou complice.
« J’avais pensé que les démons reposeraient enfin. Je pensais que la rage et la haine que les hommes du Sud peuvent ressentir à l’égard de leur père, cette rage et cette haine si anciennes et si atroces qu’elles ne peuvent se décrire, je pensais que tout ce poids s’envolerait de mes épaules et que je serais libre. Je ne l’ai pas été. Pas un jour. Pas une foutue heure ».

Le roman débute par un retour sur l’alcoolisme de ses parents, qui relègue nécessairement leurs enfants au 2ème plan de leurs priorités. Malgré le déclin financier de la famille, Goolrick décrit les tentatives insensées pour sauver les apparences, continuer à donner de fastes réceptions, garder des toilettes apprêtées …
Les enfants eux-mêmes finissent par se prendre à ce jeu terrifiant, à leurs dépens.
« J’aimais voir ma mère dans de beaux vêtements. Je voulais croire que nous étions plus riches que dans la réalité, et mes parents étaient si malheureux que j’aurais inventé n’importe quoi pour leur faire plaisir, même si, comme on me le répéta maintes fois, ils ne montrèrent jamais le moindre signe de fierté ou de gratitude envers quoi que ce soit que j’aie pu faire ».

Après l’enfance, place à la description des conséquences terribles de ce temps malheureux : automutilation, dépression, tentative de suicide, internement etc. On sent bien qu’il y a plus que l’alcoolisme parental derrière tous ces traumatismes. On sent poindre la révélation bouleversante qui n’arrivera finalement que dans les derniers chapitres du livre. On sent aussi et surtout qu’on est un peu mené en bateau par cet auteur qui ne nous dit pas tout des causes avant de livrer le détail des conséquences.

Robert Goolrick use et abuse des retours en arrière et avances rapides dans son récit qui font peu à peu perdre le fil chronologique à son lecteur. L’auteur écrit avec rancune, au fil de la plume et cela dessert son récit pourtant captivant. Entre thérapie et pamphlet contre sa famille, on sent qu’il hésite. La frontière est floue concernant les motivations de l’auteur : dénonciation ou libération ?
Malgré un début prometteur, Goolrick tombe dans une noirceur et un cynisme dérangeants, qui laissent à ce livre un goût amer.

N'ouvrez pas ces archives !

Il est rare qu'un document vous captive autant par son suspense et son rythme haletant, pourtant Kati Marton reusit ce tour de main avec N'ouvrez pas ces archives.

Americaine née dans le Budapest d'après-guerre, Kati Marton raconte son enfance dans la Hongrie communiste, entre ses deux parents correspondants pour des agences de presse américaines.
Surs de leur bon droit, ceux-ci ne manquent aucune réception de l'ambassadeur americain Randvall, invitent les autres correspondants de presse à diner, paradent en tenues et accessoires aux couleurs vives des biens de l'Ouest, sans comprendre que tout cela leur forge à leur insu un parfait profil d'espion et d'ennemi du peuple aux yeux des communistes au pouvoir.

Kati Marton revient d'abord sur les années de relative insouciance dans ce Budapest qu'elle décrit si joliment, depuis le café Gerbeaud où se sirotent des chocolats chauds jusqu'à l'hôtel Duna qui accueille les réunions de presse.
En 1955, à force d'insouciance et parfois d'imprudence, Endre Marton est emprisonné, bientôt suivi par sa femme Ilona, laissant leurs deux petites filles seules. Méfiance et suspicion sont alors les valeurs clés de l'époque et les filles Marton ont bien du mal à trouver des gens prêts à s'occuper de ces enfants d'ennemis de classe.
Kati Marton revient ensuite sur la révolution écrasée de 1956 et le faisceau d'événements qui a conduit les Marton à fuir avec succès aux USA.
Des années plus tard, Kati Marton a retouvé les archives de l'AVO, la terrible police secrète de l'époque et redécouvre ce qui est reellement arrivé à ses parents, eux qui avaient toujours ete si discrets sur cette période de leur vie.

Avec cet ouvrage, Kati Marton fait découvrir ce pan de l'histoire à la fois connu - la guerre froide, et méconnu - la situation hongroise des années 50, à travers les aventures des Marton, parfaitement représentatives de l'époque.

Un document formidable à découvrir sans tarder!

vendredi 4 février 2011

Des fleurs pour Zoë


Quand le bandeau rouge vous annonce « une tornade de 22 ans », vous, lecteur, êtes toujours légèrement sur vos gardes. « Tornade », ce n’est pas une appellation très claire qualitativement pour une jeune romancière, et on hésite à y voir le signe d’une écriture fouillis ou celui d’un chamboulement dans la météo tranquille de la littérature française …

Antonia Kerr, du haut de ses 22 ans, nous emmène aux Etats-Unis suivre les premiers jours de retraite bien méritée de Richard Harris, ex-trader reconverti en vétérinaire malgré lui au fil de ses aventures avec la belle Zoë.

En partant pour une de ces gates-communities dont l’Amérique raffole pour ses petits vieux, Richard fait connaissance avec John-John, rasta amateur de country, et bientôt de Zoë, la nièce de celui-ci. La véritable tornade du roman, c’est elle, 22 ans également ; ce qui nous fait dite que le bandeau touche juste avec son accroche même si le sens en est sûrement volontairement trompeur, même il y a sans doute beaucoup d’Antonia Kerr dans cette jeune fille bahamienne, fantasque et sage, faussement pieuse et vraiment pas farouche.

Ensemble, Richard et Zoë partent sillonner l’Amérique, direction le Canada, voyage initiatique pour elle, voyage introspectif pour lui.
On y suit le cours des pensées de Richard, qui jonglent entre son ex-femme Evelyn, sa fille, son psy fumeur de marijuana resté à New York et ses anciennes amantes, au fil des stops dans les bleds les plus reculés comme les villes les plus emblématiques de l’Amérique. Après avoir recueilli un chat, sauvé un chevreuil et adopté un castor rebaptisté fort à propos Fidel Castor, Richard et Zoë vont surtout faire l’expérience d’un bout de vie ensemble sur les routes américaines. Vivant au rythme de l’appétit carnivore et sexuel de la jeune fille, Richard se laisse peu à peu envoûter par l’insaisissable Zoë, envoutement d’autant plus bénéfique qu’il lui fera oublié que sa femme l’a quitté à l’aube de la retraite, que sa fille est enceinte d’un bon-à-rien, et qu’il n’a plus la vigueur physique nécessaire pour répondre à la libido volcanique de la jeune Bahamienne.

Lucide et très observatrice, la romancière retranscrit avec finesse les relations compliquées d’aujourd’hui. On a toujours le sourire en coin en lisant ce roman, que ce soit quand Kerr y mentionne le mépris de Richard pour son gendre « Artiste, c’était sa réponse à tout. C’était un artiste, alors il ne pouvait pas faire la vaisselle. C’était un artiste, alors il ne pouvait pas payer le loyer. C’était un artiste, alors il ne pouvait pas s’habiller normalement. Rien n’était dans ses cordes sauf la médiocrité. », ou quand notre héros sans panache accepte de se faire percer le nez façon vache-qui-rit par solidarité pour sa belle.

Antonia Kerr a une indulgence toute bienveillante pour ses personnages, qu’elle n’a délibérément pas fait sans failles : elle laisse place à leurs doutes, leurs égoïsmes, sans y apporter les antidotes de repenti et autres contrepoisons artificiels qu’un romancier plus naïf aurait offert aux lecteurs.

Enfin, Antonia Kerr emploie un langage bien de son époque tout en restant étonnamment poétique. « Il y avait dans notre couple un charme de dessin animé, très La Belle et le Clochard » ou encore « La perspective de cet anniversaire me déprimait encore plus que la vision des mouettes mazoutées sur Discovery Channel ». Sens de la métaphore à la sauce moderne ou maladresse de la tornade, Antonia Kerr a en tout cas un style bien à elle, qui convainc aisément

vendredi 7 janvier 2011

Nos étoiles ont filé

En cette période de préparation de Noël, il est rare d’avoir le temps de se consacrer à un livre, et encore plus rare de se plonger dans un, pour n’en ressortir que la dernière page lue. Pourtant, «Nos étoiles ont filé » réussit cet exploit.

Le sujet est dur, incroyablement dur et on se demande encore où la jeune auteure endeuillée a puisé la force de faire de sa terrible épreuve un document aussi profond et captivant. Le 11 août 2008, Anne-Marie Revol perd ses deux petites filles de 2 et 3 ans, Pénélope et Paloma, lors d’un incendie dans la maison de ses parents où séjournaient les petites. A partir de cette date, l’auteure va écrire chaque jour à ses filles, commençant chacune de ses lettres par un différent surnom pour les désigner : « mes naïades », « mes sucres d’orges », « mes pirates » etc.

Cette histoire, plus que celle d’un deuil, c’est aussi celle de plusieurs amours : l’amour de Anne-Marie Revol envers son mari, ciment de leur reconstruction, de leur survie, amour qui transcende tout le livre et lui donne un souffle incomparable ; l’amour de la narratrice pour ses petites filles disparues évidemment, mais aussi l’amour qu’elle porte à ses parents, à l’encontre desquels elle n’élève jamais le moindre reproche malgré leur proximité le jour du drame.

Au fil des lettres, on revit le drame, les jours qui suivent, l’enterrement, la prise de conscience, les premières résolutions, la résignation, la peine, la colère, les annonces maladroites, les phrases réconfortantes et les phrases coup-de-poignard, l’envie de reconstruire une famille, le premier Noël, les dates anniversaires, les amis sur qui on peut compter et les autres, le nouvel enfant qui pointe son nez, la culpabilité à tout va, la peur, la nouvelle prudence …

Il est difficile d’écrire une critique sur cet ouvrage tant le courage, la force de caractère, la pugnacité de la narratrice, couplés à son écriture légère et fluide nous coupent le souffle à la lecture.

Un document d’une qualité et d’une profondeur rares.

Six mois, six jours

Karine Tuil sait écrire, indéniablement. Cette romancière a une patte, une plume bien à elle, qui sait faire parler Karl Fritz comme s’il était en face d’elle.
Karl Fritz, c’est l’homme de confiance, l’homme à tout faire des Kant, grande famille industrielle allemande, le narrateur par voix interposée de cette histoire tristement surprenante.
Karine Tuil le fait parler, simulant leur rencontre, processus qui a ses limites puisqu’elle l’abandonne avant la fin du livre, repassant à un narrateur omniscient qui vient éclairer les zones d’ombre laissées par Karl Fritz.

Bref. L’histoire de « Six mois, six jours » est celle des Kant, de père en fils, de père en fille. Tout d’abord, l’histoire de Juliana, l’héritière menée en bateau par un gigolo cupide, qui la ridiculisera dans les médias en diffusant leurs ébats.
Mais c’est aussi l’histoire du grand-père Kant, collaborateur nazi disculpé à la Libération, premier mari de Magda Goebbels, et dont les fautes rejaillissent sur ses petits-enfants soixante ans plus tard.

Le problème de « Six mois, six jours », c’est que Karine Tuil se perd dans le fil de son récit, elle hésite entre l’histoire de la dynastie Kant, le fait divers concernant Juliana Kant ou le récit tragique du père adoptif de Magda Goebbels … Elle s’y perd et nous perd en même temps, trop indisciplinée dans son approche et dans sa forme.

Un document intéressant mais qui nous laisse sur notre faim, ne faisant que survoler les sujets, sous couvert de vouloir romancer …

La maison d'à côté


Avec « La Maison d’à Côté », Linda Gardner nous offre un grand polar : un polar que nos voisins, amis, cousins nous ont vu dévorer avidement pendant des heures et des heures, captivé(e) et mutique. Du coup, le message qu’on voulait faire passer se transmet silencieusement : «Attention – Excellent policier – Peut capter toute votre attention pendant les prochains jours ».

« La Maison d’à Côté » raconte la disparition de Sandy, jeune professeure de 23 ans dans la banlieue Sud de Boston. Entourée de sa fille Ree et de son mari Jason, ils forment une famille sans histoire, peu connue des voisins mais généralement appréciée.
La disparition de Sandy vient mettre un grand coup de pied dans la tranquille fourmilière de cette banlieue apparemment sans histoire, révélant un voisin délinquant sexuel, des querelles familiales lourdes d’un passé de maltraitance enfantine, et pour finir un soupçon de pédopornographie en ligne pesant sur Jason, le père. Tout ça a l’air scabreux à souhait énoncé ainsi, mais Linda Gardner ne fait qu’évoquer toutes ces horreurs, nous évitant la description voyeuse de ces sévices.

L’histoire est déroulée par deux voix : celle d’un narrateur omniscient, et celle de Sandy qui narre chapitre après chapitre les événements de sa triste vie qui l’ont conduite à sa disparition. Cette double narration rend le roman bougrement prenant avec un suspense qui nous agace et nous réjouit. Jusqu’au dernier moment, l’auteur nous tient en haleine et ne dévoile rien de SES chutes - et oui, car il y a en plus, plusieurs rebondissements finaux …

On apprécie particulièrement le style de l’auteur : trop souvent les romans policiers nous donnent envie de couper un paragraphe entier et d’aller juste à l’essentiel, la chute du chapitre ; mais ici, non, chaque paragraphe a son sens : pas de verbiage, pas de psychologie de comptoir, mais un style intéressant et efficace.

A lire sans attendre !
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