Compteur gratuit THE A-LIST: novembre 2011

mardi 29 novembre 2011

Room




Vous allez dire que je radote, ou que j'ai perdu tout sens critique (ou peut-être que je suis juste une lectrice gâtée), mais encore un livre formidable dévoré en 2 heures.
Room fait partie de ses livres qui redonnent au métier de romancier toutes ses lettres de noblesse : une fiction pure, pourtant si finement recréée qu'elle nous oblige à repenser les limites des capacités d'imagination humaine.
Emma Donoghue invente la vie de Jack et sa mère, tous deux séquestrés dans une pièce hermétiquement close, à la manière de ces drames autrichiens mis au jour il y a peu. L'histoire est racontée par Jack, tout juste 5 ans, qui ne connait du monde que ce qu'il y a dans la pièce où il est né et a vécu, et ce qu'il voit parfois dans "Madame Télé".
Au début, la narration par cet enfant donne une sensation un peu étrange mais on le serait a moins si on pensait que le monde se restreignait à Maman, Petit-dressing, Madame Commode, Monsieur Lit et les visites nocturnes de Grand Méchant Nick. L'auteur décrit un monde particulier, dans lequel on sent la mère hésiter entre dévoiler à son fils tout ce dont le "dehors" regorge et à quoi il n'a pas accès, et lui faire croire qu'il n'y a rien au delà des 4 murs.
Mais à l'aube des 5 ans de Jack, la mère pense de plus en plus à s'enfuir, malgré la difficulté de l'évasion et la perte de repères certaine pour le petit Jack à la sortie de cette Chambre qu'il a toujours connue.
Room, au-delà de son incroyable originalité de sujet se singularise par son analyse de la capacité de survie et la justesse de son ton pour la narration par un enfant. Le livre met également en avant la formidable difficulté d'être parent, qui plus est dans des conditions extraordinaires, et questionne habilement les choix que font parfois les parents pour protéger leurs enfants.
En refermant le livre, on se dit qu'on a affaire à un sacre petit phénomène littéraire, stupéfiant, émouvant, haletant. Une puissance d'imagination mise au service d'une situation terriblement dramatique qui fait penser à la Route de Cormac McCarthy, alliée au réalisme choquant de justesse de la Purge de Sofia Oksanen : une combinaison forcement gagnante !

lundi 7 novembre 2011

Rouge Brésil


Parfois, il y a du bon à se réveiller après la bataille (littéraire) : ça permet de lire les livres en poche (et de faire une sacrée économie) et de s'émerveiller avec 10 ans de retard sur un Goncourt que tout le monde vous vante depuis des années.
Toutes ces bonnes raisons s'appliquent à Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin.

A priori, ouvrage historique sur la conquête du Brésil par les Français, avec une touche de conflit religieux entre calvinistes et catholiques ; le sujet n'avait rien pour me plaire et je redoutais qu'il ne fasse appel à des notions d'histoire et de culture générale apprises un jour mais perdues dans les méandres de ma mémoire, ce qui, en plus d'être vexant, aurait enlevé beaucoup de la facilité de compréhension du récit.
Bref. Toutes ces peurs se sont révélées fausses. Déjà car Jean-Christophe Rufin a une certaine pédagogie d'écriture qui permet au plus inculte d'entre nous (dont votre fidèle serviteur) de comprendre les tenants et les aboutissants du contexte du livre et vous rend aussitôt familier avec les problématiques de vaisseau-amiral, colonies françaises, arquebuses, huguenots etc.

L'histoire racontée est celle de Just et Colombe, deux enfants embarqués à bord d'un navire partant fonder une colonie française au Brésil, pour servir de "traducteurs" entre les Français et les indigènes (les commandants de la mission française pensant que la capacité d'adaptation bien meilleure des enfants les rendrait aussitôt fluent en patois indien ... no comment).
Depuis la traversée jusqu'à la construction du fort, on suit donc la mise en place et le développement de la colonie française, entre les désertions de certains colons, les relations avec les Indiens, le problème de l'absence de femmes, les conflits entre protestants et catholiques ...

Jean-Christophe Rufin a une écriture particulièrement raffinée, dont la richesse de vocabulaire laisse parfois songeur (on a plus d'une fois envie de sortir son Larousse de Poche mais l'ensemble est tout à fait compréhensible sans) ; pourtant, malgré ce style assez grandiloquent, la lecture est étonnamment facile ; le rythme soutenu et les nombreuses péripéties vous laissent complètement captivé !

Un sans-faute pour ce roman qui a les nombreux mérites de nous faire voyager, nous instruire et nous divertir !

Il faut qu'on parle de Kevin


Il faut qu'on parle de Kevin n'a pas un titre à la hauteur du sursaut littéraire qu'il est sur le point de faire à ses lecteurs. Du coup, il m'a fallu quelques années pour enfin sauter le pas, passer outre ce drôle de titre et ouvrir ce roman qui traînait dans ma bibliothèque depuis des années (sûrement influencée aussi par l'adaptation récente en film et le succès à Cannes de celui-ci, avouons-le).

Pourquoi faut-il que la narratrice parle de Kevin avec son mari ? (On le découvre très rapidement, aussi pas de risque à lire ce qui va suivre). Car Kevin a tué 9 de ses camarades et professeurs dans le gymnase de son lycée. Un vrai massacre à la Columbine.
Sa mère, après la tuerie et l'incarcération de son fils, décide d'écrire des lettres à son ex-mari pour revenir sur tous les éléments qui auraient du les alerter sur le caractère ... dangereux de leur fils.

Lionel Shriver réussit à reconstruire tout le faisceau d'éléments convergents vers ce terrible massacre, depuis la plus tendre enfance de Kevin jusqu'aux derniers jours avant l’évènement : son caractère capricieux et pleurnichard bébé, ses manipulations envers son père, sa mesquinerie avec sa petite soeur. Loin de ne parler qu'aux femmes avec enfant, ce livre essaye d'imaginer la genèse d'un drame avec une justesse et une finesse d'analyse qui sont stupéfiantes. Le petit Kevin ne plantait pas des aiguilles dans des petits animaux, ou ne torturait pas un oiseau tombé du nid, non ! Il était plutôt insidieusement méchant, trouvant toujours des boucs émissaires ou des circonstances atténuantes pour justifier ou minimiser ses méfaits, semant au passage la discorde entre ses deux parents.

Lionel Shriver plante parfaitement le cadre de son roman, avec des personnages complexes et réalistes : la mère lucide depuis longtemps sur la double personnalité de son fils, le père naïf et manipulé, la petite soeur en retrait, et surtout Kevin, terrible personnage dont on ne comprend les motivations qu'à la toute fin.
L'auteur donne à son livre un suspense et un rythme haletants, nous en dévoilant à chaque chapitre un peu plus sur la tragédie, en filigrane des lettres adressées au mari, qui reprennent des éléments de ce jour, au détour d'une phrase de la correspondance. Malgré un contexte qu'on croit avoir déjà parfaitement cerné, on se surprend à avoir été floutée par l'habile romancière (oui, oui, Lionel est une femme), et on aime ça !

Il faut qu'on parle de Kevin, à lire absolument avant de voir le film !

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