Compteur gratuit THE A-LIST: 2014

mercredi 19 novembre 2014

L'Exception


J'aurais pu craquer rien que pour sa couverture tant le graphisme réalisé par Zuma attire l'œil par ses belles couleurs et géométries.
Ayant déjà lu Rosa Candida de la même auteure sans grande conviction, j'entamais celui-ci avec quelques réticences passé l'argument de la première de couverture chatoyante.

Ici l'auteure choisit une thématique oserais-je dire, "dans l'air du temps" puisque Maria se voit brutalement quittée par son mari Floki, lequel part pour aller vivre avec son collègue – lui aussi nommé Floki. L'idée originale aurait pu faire un roman intéressant sur les choix imposés par la société, le ressenti des femmes quittées pour un homme, les questions quant aux 13 années passées avec son mari, ou encore le rôle du beau-père dans les familles recomposées mais rien de tout ça ici – ni réflexion réelle sur le couple, le divorce, l'homosexualité. Audur Ava Olafsdottir déroule simplement une histoire avec quelques (beaucoup?) d'invraisemblances et de comportements étonnants.

Comme dirait quelqu'un que je connais bien, c'est peut-être "à prendre comme un conte", mais là elle y va un peu fort de café sur le déjanté irréaliste. A commencer par la naine Perla, écrivain de polars, voisine de Maria, psychologue à ses heures perdues qui parle comme un grand sage du haut de sa montagne. "Je crains que les mots ne te soient pas d'un grand secours. D'expérience, les gens ne comprennent pas tous les mots de la même manière. Un des exemples que je reprends pour mettre en évidence l'aspect imprévisible des sentiments humains est qu'il peut suffire d'une conduite d'eau chaude qui éclate pour que deux couples qui habitent sur le même palier décident de divorcer"
Quelques réflexion affleurent de-ci, de là via le personnage de Maria sur sa culpabilité, ses remords, comment faire face mais restent assez épisodiques et sont toujours stoppées par les interventions intempestives de Perla, la naine curieuse et indiscrète.

Outre le comportement étonnant de Perla, le livre achoppe également sur celui-ci de Floki – d'une froideur glaciale au moment de l'annonce, mais qui consent entre deux témoignages d'une indifférence totale envers Maria à coucher avec sa future ex-femme pour la consoler.
En parallèle de l'histoire principale, on ne nous épargne rien des récits annexes plus invraisemblables encore que la trame originale : un père biologique subitement réapparu, une procédure d'adoption, un ornithologue transi …

Le roman se lit très vite mais souvent avec un soupir devant le style un peu "gâché" de l'auteure autour de ces histoires sans intérêt ni résonance.

J'ai gardé pour la fin quelques citations de Perla, la naine envahissante ou d'autres personnages pour donner une idée + précise de l'aspect abracadabrantesque de ce personnage et de l'histoire.
"Sans être curieuse de nature, je n'ai pu m'empêcher d'apercevoir du foie gras dans ton frigo. Et il ne m'a pas non plus échappé que tu n'avais pas beaucoup d'appétit, d'où ma question : quelles sont les chances que tu le consommes avant la date de péremption ?"
Un employé des pompes funèbres particulièrement délicat – et sans aucune trace d'ironie de la part de l'auteure : "Il y a un risque de respirer involontairement la cendre de l'urne. C'est arrivé que des proches du défunt en contractent une pneumonie. Quand c'est une femme qui signe le reçu, je prends l'exemple du tiramisu : il faut faire attention à ne pas respirer le cacao dont on a saupoudré le crème. La plupart des hommes voit mieux l'idée avec un vieux parquet, ils savent bien que pour le poncer, mieux vaut porter un masque"
 
L'exception, d'Audur Ava Olafsdottir chez Zulma

mardi 18 novembre 2014

L'Oural en plein coeur

 

Ce document vient donner un éclairage un peu nouveau sur ces personnes fascinées par la Russie ; après Emmanuel Carrère et Olivier Rolin, Astrid Wendlandt nous fait découvrir elle aussi "sa" Russie à travers le récit de son voyage dans l'Oural – que je ne situais d'ailleurs pas du tout aussi à l'Est que cette région n'est vraiment.
Initialement partie pour un voyage linguistique dans l'accueillante ville de Tcheliabinsk, elle y reviendra ensuite pour revoir son amoureux de jeunesse Micha. C'est alors le point de départ d'un grand périple dans l'Oural.

Contre toute attente, les longues descriptions de paysage – depuis les sites sidérurgiques aux villages en bois se révèlent passionnantes, malgré le petit regret persistant quant à l'absence de photographies pour agrémenter le récit (occasionnant donc quelques recherches images google pour vérifier la bonne adéquation entre mon imagination et la réalité). De même, tous les récits des chamboulements de la vie quotidienne générés par l'ouverture de l'économie de marché étonnent et captivent, servis par nombre d'anecdotes surprenantes.
En revanche, l'auteur ne réussit pas vraiment à briser la glace avec son lecteur, à créer une réelle proximité. Il faut dire qu'elle est assez intimidante, Astrid, avec son quadri-linguisme, son appétence pour les steppes perdues, sa passion pour l'escalade et la montagne de haut niveau…

Le début du livre enchante par la découverte de ces terres inconnues, qu'on a l'impression de découvrir au même rythme que l'auteur, avec l'émerveillement et la curiosité des premières fois. Ensuite, au fil du récit, on comprend qu'elle a déjà bourlingué tellement en Russie qu'elle se laisse de moins en moins surprendre par ce qu'elle relate, ce qui crée une sorte de double vitesse, de décalage entre le lecteur et l'auteure.

Enfin , au fur et à mesure que son voyage se transforme en histoire d'amour, on comprend mieux pourquoi elle a voulu faire ce récit, fondateur pour elle mais on se sent un peu tenu à l'écart.
 
L'Oural en plein coeur, d'Astrid Wendlandt chez Albin Michel

L'oubli


L'Oubli est sûrement catégorisé à tort comme thriller ou roman policier alors qu'il n'a de ce genre que la couverture sombre et quelques mystères résolus très rapidement en fin d'ouvrage.

Ce roman est avant tout un roman psychologique, une immersion dans le monde d'Alzheimer, puisqu'on y suit Maud, octogénaire atteinte de la maladie et donc sujette à de nombreuses pertes de mémoire et étourderie. Jusqu'au premier tiers du livre, je n'ai pas du tout accroché avec ce roman, mise très mal à l'aise par la plongée dans la tête de cette personne malade, vivant avec elle les symptômes d'Alzheimer, contrainte d'avancer à son rythme et donc péniblement dans l'intrigue. Mais c'est en fait là que réside également le tour de force de ce livre, cette capacité de l'auteur à nous faire vivre la maladie qui est à la fois vertigineuse, agaçante et glaçante.

En effet, Maud a perdu toute mémoire immédiate ou récente, donc il est fréquent qu'elle oublie en cours de route vers la cuisine pourquoi elle s'y rendait, ou en sortant de table qu'elle vient de manger. En revanche, sa mémoire à plus long terme est restée à peu près intacte.
Le roman avance donc à un rythme double : le rythme du présent, chaotique, qui cherche à élucider pourquoi Elisabeth, sa voisine et amie a disparu ; et le rythme du passé, plus continu, qui revient sur la disparition de la sœur de Maud, Sukey, juste après la guerre, quand elle était adolescente – éléments qui reviennent par flashs mais toujours beaucoup plus cohérents que le présent.

Aucune des deux "enquêtes" ne crée un véritable suspense pour le lecteur, vu qu'une des enquêtes ne peut viser au mieux qu'à retrouver un meurtrier déjà mort et l'autre ne semblant pas inquiéter grand monde dans l'entourage de Maud, on se doute qu'Elisabeth n'a pas vraiment "disparu".

Il est presque dommage qu'Emma Healey se soit aventurée avec ce sujet très intéressant et admirablement rendu sur les terres du policier car elle ne souffre pas la comparaison avec d'autres illustres romans policiers jouant sur la mémoire tel que "Avant d'aller dormir" et n'arrive guère à convaincre avec ses intrigues.

L'oubli d'Emma Healey, chez Sonatine.

vendredi 14 novembre 2014

L'amour et les forêts



Il y a des livres qui vous coupent le souffle – quasi-littéralement, et vous laissent avec l'impression d'une grande claque en les refermant. L'amour et les forêts en fait partie, non seulement pour son histoire bouleversante – celle de Bénédicte Ombredanne, femme harcelée par son mari, mais également pour le style limpide, l'écriture percutante d'Eric Reinhardt qui vous donne tous les ressorts pour comprendre le destin tragique de cette femme.

En 2008 – fiction ou réalité, on ne sait pas, l'auteur est contacté par Bénédicte Ombredanne qui lui confie lors de leur seconde rencontre les tourments domestiques qu'elle vit, confiante dans cette oreille attentive, dont elle s'est déjà assuré l'amitié et la considération par sa lettre initiale si pleine de verve et l'intelligence de leur première rencontre.

 
En effet, l'histoire de Bénédicte Ombredanne est poignante et saisissante à la fois par la cruauté dont elle est victime mais également par le cercle vicieux engendré par la routine et le quotidien qui ont ancré sa souffrance dans une certaine habitude. Bénédicte Ombredanne – que je ne peux me résoudre à appeler simplement Bénédicte car l'auteur lui-même ne se permet jamais cette familiarité, remet sans cesse la faute de son malheur sur son propre compte, culpabilisant, incapable d'un recul et d'un raisonnement logique sur sa situation, pourtant à la portée de cette femme brillante, très cultivée, fan de Villiers de l'Isle Adam et agrégée de lettres.
Jusqu'à cette émission de radio qui fait prendre conscience à son mari de son statut de harceleur, et le laisse le temps d'une soirée pétri de culpabilité envers sa femme, auprès de laquelle il tente de se faire pardonner – lui révélant à elle sa véritable condition dans cette histoire.
"Ainsi, contrairement à ce que son mari s'efforçait de lui faire croire depuis des années, sa souffrance n'était pas le produit de son imagination corrompue par la bêtise, les hormones, la complaisance, l'acrimonie, par les humeurs larmoyantes, insatisfaisantes, irrationnelles d'un cerveau stupidement féminin pour reprendre quelques-unes de ses locutions favorites"

C'est là l'occasion d'un sursaut pour Bénédicte Ombredanne qui s'inscrit le soir même sur Meetic, déterminée à ne plus subir son malheur conjugal sans rien tenter pour réenchanter un peu sa vie amoureuse. Au terme d'une série de conversations truculentes, elle se décide à aller rencontrer un de ses anonymes, le seul d'ailleurs avec qui elle ait pu démarrer un vrai semblant de conversation. Ces quelques pages retranscrivant les échanges sur Meetic valent le détour, sans doute très fidèles à la réalité du site;
"Gentleman : Je comprends. Moi aussi je veux bien discuter, mais pas trop tourner autour du pot quand même. Je ne recherche rien de compliqué. Mais des moments de plaisir partagé."
Et encore, je passe sur les détails graveleux de la prose de Napoleon, obsédé sexuel lourdingue, que Bénédicte Ombredanne se fait un plaisir de mettre en boite en quelques réparties cinglantes.

La rencontre avec l'anonyme (Playmobil677 sur Meetic, Christian dans la vraie vie) se fait quelques jours plus tard, portée par l'élan  d'audace qu'a redonné à Bénédicte Ombredanne cette confession de son mari. Même si elle hésite, on sent bien que c'est un de ces moments clés du roman, où affleure l'autre Bénédicte Ombredanne, celle qu'elle aurait pu être, celle qu'elle garde tapie au fond d'elle, non plus la craintive femme mariée mais la délicate et brillante lettrée."Deux femmes se faisaient face : la première, anxieuse et défaitiste, indécise, la pupille avide d'éloges, évoluait devant l'armoire les jambes tremblantes en se demandant si elle serait assez intrépide pour entreprendre cette expérience insensée (oser se présente devant cet homme en ayant la prétention de vouloir lui plaire, au point qu'il ait envie de sexe avec elle), tandis que la seconde, déployée de pied en cap à la surface du grand miroir, gracieuse et élégante, trépignait de se mettre en route – la première essayait de dissiper dans la contemplation de la seconde un reste de culpabilité"

Ce moment avec cet homme qui n'est pas son mari est décrit avec poésie, presque onirique, parenthèse enchantée qui donne son nom au roman ; ce coup de foudre qui laisse sous-entendre que tout n'est pas perdu, alors qu'il va en fait causer sa perte. Ce court interlude heureux détonne d'autant plus a posteriori lorsqu'on referme le livre, dans l'ensemble d'une grande noirceur.
Ce qui suivra, mais on n'en dira pas plus car il s'en passe des choses après, c'est d'abord la folie paranoiaque du mari qui ressurgit en découvrant l'escapade de sa femme, retranscrit sous forme de longs monologues terrifiants et captivants, des invectives brutales et sidérantes au rendu tellement réaliste qu'on en vient à craindre qu'il ne se matérialise devant nous.
A titre d'exemple et pour donner le ton de la folie et du harcèlement quotidien qu'est devenue leur relation conjugale, citons ici ce passage – pour bien clarifier qu'il n'est pas forcément besoin de violence physique pour briser quelqu'un et faire de sa vie un enfer.
"Tout était quadrillé, rationnel, répertorié, anticipé et planifié, sans aucun sens de l'improvisation et du mouvement, du spontané, de l'instinctif, du poétique. Sans aucun sens de la vie et du bonheur. Si [elle] allait boire un thé dans une brasserie du centre-ville, avait raconté Bénédicte, […], elle devait rapporter à la maison le ticket de sa consommation, afin que son mari puisse en enregistrer le montant dans son ordinateur personnel. […] Il rentrait dans son ordinateur les montants de toutes les dépenses du ménage, de quelque nature qu'elles soient, y compris un pain au chocolat ou une sucette, si bien que [son] existence avait été canalisée en permanence par les murailles de ce couloir budgétaire névrotique, sans qu'il lui soit possible de faire la moindre incartade"

Eric Reinhardt maintient un vibrant crescendo dans la description de cet enfer domestique, ne nous en dévoilant que bien peu au début, pour finir en de terribles révélations qui prennent toute leur ampleur après s'être tant familiarisé et attaché à Bénédicte Ombredanne. Les premières scènes sont racontées par Bénédicte Ombredanne à l'auteur, puis le narrateur changera au cours du roman pour nous révéler la genèse et la fin de cette histoire tragique ; Eric Reinhardt (vrai ou fictif?) n'ayant de première main que le récit des années 2006-2008.

Le récit se déroule en véritables "scènes", que j'imaginais immédiatement dans leur possible traduction théâtrale: unité de lieu correspondant aux "actes", nombre de protagonistes toujours restreints, dialogues ou discours indirects principalement. Une pièce que je m'empresserais d'aller voir si elle était montée !

On referme le livre soufflé, après l'avoir dévoré d'une traite malgré son imposante stature.

A lire absolument !
 
L'amour et les forêts, d'Eric Reinhardt chez Gallimard

vendredi 7 novembre 2014

Le météorologue



Le météorologue est un très bon exemple de récit qui arrive à dévoiler toute une époque à travers le destin d'un seul individu. Ici, il est question du météorologue Alexei Féodossievitch Vangengheim et des terribles périodes de répression et de traques aux coupables à tout prix des années 30 en URSS.

Ce qui frappe tout d'abord dans ce livre c'est le style de l'auteur : très bien écrit, poétique et souvent avec un certain humour ; Olivier Rolin m'a rappelé Emmanuel Carrère pour la fascination pour la Russie et Philippe Jaenada pour certaines sorties ironiques savoureuses. "Katia, la patronne, était une personne charmante, extrêmement rieuse (ce qui, je dois l'admettre en dépit d'une russophilie que certains amis feignent de me reprocher, n'est pas si fréquent là-bas), mignonne (je crois que conviendrait dans son cas l'épithète un peu désuet "gironde") poussait l'amabilité jusqu'à prétendre que je m'exprimais très bien dans sa langue".

Vangengheim est justement l'incarnation de cette force soviétique qui frappe à l'aveuglette, cette Guépéou impitoyable car hasardeuse, et qui ne va pas l'épargner lui, le communiste convaincu, chercheur renommé, météorologue de talent. "Il est membre du Parti. C'est un bourgeois communiste, il siège dans une foule de comités et de sous-comités, de présidiums, de conseils scientifiques ; on s'y perd. […] Dans la Grande Encyclopédie Soviétique, il est juste avant Van Gogh"

Ce que souligne avec brio dans ce récit Olivier Rolin, c'est également l'emballement de cette machine faussement judiciaire, de ce simulacre de justice, qui va se retourner contre tous ceux mêmes qui nourrissait la bête – sans qu'on ait évidemment la moindre pitié vis-à-vis des bourreaux devenus victime, la frappe à l'aveuglette n'épargnant personne. "Les deux officiers qui avaient signé son acte d'accusation furent fusillés l'un en 1939, l'autre en 1937. Le chef de la Guépéou qui avait signé l'ordre d'arrestation fut fusillé en 1938 après s'être reconnu coupable (notamment) d'avoir empoisonné Gorki. It's a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing."

L'autre aspect déconcertant que soulève ce récit réside dans la foi inébranlable qui semble animer Vangengheim quant à une erreur de bonne foi sur son inculpation et sa persistance à croire dans le bolchévisme et au fait que l'erreur sera réparée. "Je lutte pour garder ma force d'âme, je ne veux pas perdre confiance dans le parti et le pouvoir soviétique. […] Je vais écrire encore à Staline et Vorochlov, est-ce que cela donnera quelque chose, je n'en sais rien mais c'est mon devoir devant le Parti et le pays"

"La première année a été celle de la certitude que la vérité éclaterait et que cesserait ce cauchemars sans but et sans raison. La 2ème année la certitude a laissé place à l'espoir. La 3ème année est passée, où il n'y a plus ni certitude ni espoir, bien que je n'aie pas renié mes convictions, que je pense toujours que les dirigeants ne sont pas au courant."

Olivier Rolin mène une sorte d'enquête pour retranscrire l'état d'esprit de cet homme grâce à sa correspondance avec sa femme, qui devra attendre plus de 18 ans pour connaitre son sort ; mais également pour pouvoir raconter la fin terrible – sous cette période malheureusement si bien nommée de la Grande Terreur.

Le petit + : les photos des herbiers préparés par Vangengheim pour sa fille pour lui apprendre à compter.

Le météorologue, d'Olivier Rolin chez Seuil / Paulsen

mardi 28 octobre 2014

La faute



 
Encore un excellent roman policier qui ne sombre pas dans le sordide avec force détails macabres et où les femmes et la psychologie ont la part belle. (Bref, ce n'est pas sans rappeler Les Mères, chroniqué il y a peu)

Le titre anglais du roman dit mieux ce qui s'y cache : "Just what kind of mother are you ?". L'auteur raconte d'ailleurs dans ses remerciements qu'en voyant à la télé un reportage sur une mère qui avait oublié son bébé dans la voiture en plein soleil, elle avait eu envie de faire un roman sur toutes ces mères débordées – au nombre desquelles elle-même la première, qui par fatigue, trop-plein de tâches domestiques à penser peuvent commettre une étourderie fatale.

Dans La Faute, l'étourderie de Lisa – qui a oublié que Lucinda devait venir dormir chez elle après la classe, est à l'origine de la disparation de l'enfant. Or Lucinda est de surcroit la fille de Kate, la mère parfaite, wonderwoman qui organise la kermesse, ne fait pas regarder la télé à ses enfants, ni jamais manger de nuggets-frites et vient toujours les chercher à 18h30 tapantes à la sortie de l'école qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente ; pas le genre de femme à se laisser débordée, pas le genre de femme à oublier quelque chose.

Evidemment Lisa est pétrie de culpabilité, elle qui a déjà tendance à se faire naturellement bouc émissaire, et va donc se mettre en quête de la fillette pour se faire pardonner.  Car le temps presse, déjà 24 heures et avec un récent enlèvement et viol d'une autre jeune fille, on craint le pire.

Paula Daly ne fait pas ici qu'un roman policier, elle fait aussi et surtout un roman sur la société d'aujourd'hui, sur le mensonge, sur la culpabilisation, sur la course à l'échalote que se font les mères dans les cours de récré, sur les apparences que se donnent les parents – ceux qui croient bien faire, ceux qui veulent faire semblant de bien faire. On s'attache particulièrement au personnage de Lisa, la faillible mais courageuse, qui tient debout face au vent pour faire avancer sa petite famille face à cette épreuve. Le personnage de l'inspectrice, Joanne, est très attachant également ; cette policière sérieuse et habile, handicapée par une poitrine proéminente, qui vit avec sa tante et se questionne sur les ravages de l'alcoolisme sur les Anglais. Le cadre est enchanteur et extrêmement bien décrit par Paula Daly : n'étant jamais allée en Cumbrie, j'avais pourtant l'impression de voir défiler le paysage devant moi.

Enfin, pour revenir à l'aspect purement policier, Paula Daly nous tient en haleine, nous lance sur des fausses pistes, nous égare et nous surprend beaucoup avec son final.

La Faute, de Paula Daly aux éditions du Cherche Midi

(Prix des lectrices de ELLE, policier)

jeudi 9 octobre 2014

Le quatrième mur



Ce roman de Sorj Chalandon m'a – une fois n'est pas coutume pour cet auteur, époustouflée. Sorj Chalandon renoue en partie avec une thématique qu'on lui avait déjà connue dans Mon Traitre : l'admiration par le héros d'une figure paternelle qu'il découvre faillible. Mais cela n'est qu'une seule des nombreuses facettes de ce roman éblouissant, qu'on referme avec silence et admiration.

Sorj Chalandon raconte l'épopée de Georges, ancien fervent militant de gauche, pour mettre en scène à Beyrouth l'Antigone d'Anouilh. Cette idée n'est pas la sienne mais celle de son ami Samuel, le grec militant pacifiste dont l'ambition ne s'arrêtait pas à la seule mise en scène mais également à ce que tous les camps de la guerre civile libanaise soient représentés parmi les acteurs. "Antigone était Palestinienne et sunnite. Hérion son fiancé, un Druze du Chouf. Créon, roi de Thèbes et père d'Hérion, un maronite de Gemayzé[…]. Une vieille chiite avait aussi été choisie pour la reine Eurydice, femme de Créon. La "Nourrice" était une Chaldéenne et Ismène, sœur d'Antigone, catholique arménienne".

Ce rêve un peu fou du vieux Samuel, Georges accepte de tenter de la réaliser, de faire 3 voyages à Beyrouth pour rencontrer les acteurs, les faire répéter ensemble et enfin l'unique représentation.

Le livre s'ouvre d'abord sur une première partie qui dépeint le caractère de Georges, ce militant déçu par la démobilisation progressive des troupes, tiraillé entre la violence des convictions et celle des armes. "Ceux qui tenaient bon militaient encore, mais les cœurs étaient lourds. Les nouveaux partisans, redevenus enfants, désertaient un à un le front pour l'arrière, banal. Le local semblait une salle de bal à l'aube avec des tracts épars en cotillons passés". Cette partie plante le décor de la relation entre Georges et Samuel, metteur en scène idéaliste ; faite de respect mutuel, de complicité d'idées et de dévouement silencieux.

Quand Georges accepte la demande de Samuel malade, dépérissant à l'hôpital, débute alors la partie la plus lumineuse du roman, celle où ce rêve un peu fou prend forme, où le théâtre s'immisce dans la guerre, où l'art arrête les fusils pour quelques minutes et fait se rencontrer des ennemis de toujours pour déclamer du Anouilh, le texte annoté à la main. "Il expliquait que chaque acteur avait appris son texte, et qu'il suffisait de quelques répétitions. Il n'y aurait qu'une seule représentation en octobre. Il faudrait une salle neutre, ni dans l'Ouest de Beyrouth, ni dans l'Est. Sur la ligne de démarcation. […]. Il voulait un lieu qui parle de guerre, labouré de balles et d'éclats"

Georges est bien sur hésitant, désarçonné devant l'ambition de l'entreprise, déconcerté quand il découvre le stade réel d'avancement du projet, lui qui de surcroit ne connait pas l'Antigone d'Anouilh. "C'était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown rassembler 10 personnages sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat de chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène […]. Demander à Créon, acteur chrétien de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne."

Le premier voyage de Georges à Beyrouth est un véritable enchantement pour le lecteur, à la poésie du théâtre se mêle la difficulté de la guerre, nous faisant redécouvrir au passage toute la complexité de la géopolitique libanaise : les laissez-passer requis pour pouvoir se rendre dans chacune des cinq zones, la prononciation du mot 'tomate' qui permet de catégoriser les personnes d'un camp à l'autre ... Pour convaincre chacun des camps, Georges accepte silencieusement l'interprétation revue et corrigée que chacun lui propose du rôle de son personnage. Ainsi l'interprétation du chrétien lui convient-elle de permettre à son frère de jouer Créon : "Il disait que l'entêtement aveugle [d'Antigone] était érigé contre le sens commun. Il appréciait que son jeune frère incarne Créon le puissant, celui qui dirigeait la cité, qui était craint par son peuple, qui oeuvrait pour l'intérêt de tous, qui gardait la tête haute, qui échappait au déshonneur", tandis que le père des acteurs chiites qui doivent jouer les gardes y trouve aussi son compte : "Mes fils m'ont dit que leur rôle de gardes serait d'entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m'ont expliqué qu'une jeune femme le défiait, qu'à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettrait un terme à cette arrogance". Tout comme le druze, dont le fils doit jouer Héron : "Héron était un combattant, un résistant opposé au tyan qui opprimait son peuple. Il expliquait que Nahad [son fils] avait le plus beau rôle, le plus grand de tous. Qu'il incarnait l'exemple, l'espoir, la vie. Que dans cette pièce, il mourrait par amour d'une femme, belle comme celles de leurs montagnes"

La scène de rencontre entre les acteurs est un vrai petit bijou, tendue sur le fil du rasoir, tant les différents acteurs auraient des raisons de se sauter au cou.

Malheureusement la dernière partie du livre décrit la guerre qui reprend ses droits, au Liban mais aussi dans la tête de Georges, qui, rentré à Paris ne parvient plus à reprendre une existence normale, obsédé par Beyrouth, sa pièce et ses acteurs. On plonge alors dans les affres de la guerre, suivant Georges  dans sa muette impuissance face au décirement des camps, face à l'illusion naïve dont il s'est bercé avec son projet.

On referme le livre, coi et soufflé.
Le quatrième mur, de Sorj Chalandon chez Grasset

mardi 30 septembre 2014

Prières pour celles qui furent volées


 
 
J'ai toujours plaisir à découvrir des histoires qui vous dépaysent par leur géographie lointaine, leur contexte différent de notre vie de tous les jours. Avec Prières pour celles qui furent volées, je fus servie.

On y suit le parcours de Ladydi, jeune fille mexicaine habitante de la dangereuse région du Guerrero. Avec sa mère et ses amies – Paula, Estefani, Maria, Ruth etc., elles savent toutes les dangers qu'encourent les jeunes filles dans cette province : non seulement les bêtes, les scorpions albinos, le pesticide très toxique Paraquat déversé par hélicoptère par l'armée pour tuer les plantations des trafiquants, et surtout le pire d'entre eux  qu'elles nomment pudiquement "être volée". Durant la première partie du roman, on la suit donc dans sa cabane à la construction inachevée, faisant chaque jour le trajet jusqu'à l'école qui l'oblige à traverser l'autoroute, guettant le moindre bruit d'hélicoptère (le Paraquat) ou pire de 4x4 (les "voleurs").

Ce roman est avant tout l'histoire d'un pays bouleversé par les cartels, la drogue, la corruption, la misère, aux priorités chamboulées, où même si on ne vit que dans une cabane en tôle et en béton, on a la parabole et la télé grand écran, et où les filles se déguisent en garçon jusqu'à leur adolescence pour faire croire aux voleurs qu'il n'y aura rien à "voler" dans la région.

Jennifer Clément diffuse un certain humour tout au long du roman, à commencer par ce prénom saugrenu pour son héroïne : Ladydi. Ou encore quand elle relate cette croyance qu'a la mère qu'il ne faut pas prier pour ce qu'on souhaite vraiment, sinon on ne l'aura jamais mais toujours pour des choses très matérielles et secondaires qui sont sensées cacher les vraies demandes et donc les exaucer. "Depuis que j'étais enfant, ma mère me disait de faire des prières pour demander des choses. Nous le faisions toujours. J'avais dit une prière pour demander les nuages et pour un pyjama. J'avais fait une prière pour demander des ampoules électriques et des abeilles. Ne demande jamais l'amour et la santé, disait ma mère. Ou de l'argent. Si Dieu entend ce que tu désires vraiment, tu ne l'auras pas. Garanti. Quand mon père nous a quittées, ma mère a dit : "Mets toi à genoux et demande des cuillères""

Ce livre fait le portrait des femmes mexicaines : la mère kleptomane et sur-protectrice (à raison), les filles volées, les bébés-poubelles, les abandonnées, les malades … "C'était une petite indienne du Guatemala à la peau sombre aux cheveux raides et noirs. Moi j'étais un mélange de sang espagnol et aztèque du Guerrero, également la peau sombre et de taille moyenne […]. Nous n'étions que 2 pages dans le livre d'histoire de ce continent. On aurait pu nous arracher de ce livre, nous froisser et nous jeter à la poubelle'

Enfin, c'est surtout le récit d'un amour maternel indestructible, celui de Rita pour Ladydi ; Rita qui l'attend des heures dans la clairière dans la forêt (seul endroit de leur région qui ait du réseau) pour recevoir un appel de sa fille partie à la ville, Rita qui remue ciel et terre pour la retrouver, qui mettra même sa vie en danger pour la protéger des "voleurs"

Rien ne nous est épargné sur la dureté de la vie là-bas, pourtant je dois reconnaitre que ce déballage est plutôt subtil, simplement évoqué. On ne tombe jamais dans la description sordide par le menu de toutes les horreurs que peuvent connaître les jeunes filles. En revanche, cette pudeur donne malheureusement parfois l'impression de lire un roman à destination des adolescentes tant certaines choses y sont éludées, et tant le style peut paraitre enfantin parfois, reproche principal à faire à ce roman qui pêche par trop de simplicité.
 
Prières pour celles qui furent volées, de Jennifer Clément chez Flammarion
 

mercredi 24 septembre 2014

Souvenir périssable

 


Dans le Prix des Lectrices de ELLE, il y a des bonnes surprises et des moins bonnes. Au sein de la pré-sélection de janvier, 3 livres ne m'ont donc pas laissé un souvenir impérissable. Je m'acquitte donc ici de mon  devoir de critique inhérent aux jurées plus que je ne recommande.

Le violoniste de Mechtild Borrman
Je fondais beaucoup d'espoir dans ce roman, qui avait l'air de mêler l'historique au policier - qui plus est dans une époque souvent passionnante, la Russie de Staline. Mais dès les dix premières pages, on comprend que le suspense va être réduit à peau de chagrin. En effet, l'auteur ne s'embarrasse pas de longues pages pour poser le contexte - ce qui aurait pu être une bonne idée, un début dynamique et incisif, mais là ça a surtout l'air trop facile de faire démarrer le livre presque immédiatement par un assassinat qui va mettre le héros sur la piste.
L'histoire en quelques mots : 2008 - un type un peu louche se voit appeler par sa soeur perdue de vue depuis son adoption en foyer d'accueil 15 ans plus tôt.; malheureusement elle se fait assassiner sous ses yeux quand il s'apprête à la retrouver. Le voilà donc traqué par la police qui le soupçonne de meurtre, et lui même à la recherche des meurtriers. En parallèle, on suit l'histoire de ses grands-parents, artistes sous l'ère stalinienne juste après la guerre et bientôt prisonniers politiques envoyés en déportation.
Certaines phrases laissent trop voir la construction du livre qu'a voulue l'auteur. J'illustre mon propose. Par exemple, quand arrive la phrase "Ce violon est la clé de tout, se dit-il" : cela permet juste à l'auteur de justifier que le personnage principal s'oriente dans cette (bonne) direction alors qu'objectivement rien ne permet (et surtout pas au lecteur) de laisser penser qu'il fallait suivre cette piste plutôt qu'une autre.
L'ensemble du livre est donc assez téléscopé et sans grande finesse. "Au moment de partir, elle se ravisa et retourna chercher son manteau d'hiver dans la penderie, geste qui se révèla d'inspiration divine"  - alors même que la femme en question avait déjà eu la bonne idée de coudre toute la nuit dans sa doublure de jupe ses sous et ses bijoux. "Un ange gardien avait du la guider, se disait-elle". Ou plutôt un auteur sans trop d'imagination.

La fille derrière le rideau de douche de Robert Graysmith
Cette fois, le sujet ne m'avait d'emblée pas du tout intéressée : l'histoire du meurtre de la doublure de Janet Leigh dans Psychose, Marli Renfro - qui fut assassinée d'une façon similaire à la fameuse scène de la douche qu'elle jouait dans le film.
Le document m'a semblé très très très bavard, rentrant dans un niveau de détail totalement inutile, se complaisant dans des informations sordides. Au tout début, l'histoire du tournage de la scène culte, qui s'étira sur une dizaine de jours, avec les moyens de l'époque (peu d'effets spéciaux, spectre de la censure à chaque petit bout de peau dévoilé, caméras lourdes et peu maniables ...) révèle quand même quelques passages intéressants. Mais très vite, le livre se recentre sur le parcours de la doublure qui, à part quelques anecdotes rigolotes sur les débuts de Playboy et des playmates d'Hugh Heffner, n'offre que peu d'intérêt. Et celle du tueur que l'on suit en parallèle encore moins ...


Molière à la campagne, d'Emmanuelle Delacomptée
Celui-ci est peut-être le plus réussi des trois mais il faut dire que le sujet fait partie de mes thèmes de prédilection, l'éducation et le monde des enseignants. Emmanuelle Delacomptée livre ici son expérience de 1ère année en tant que professeur de français dans le collège des 7 grains d'Or en Normandie, juste avant sa titularisation.
Le document relate donc les inquiétudes, les difficultés, les petites joies du quotidien de la jeune enseignante, avec force dialogues entre ses élèves et elle. Ils s'appellent tous Jason, Dylan, Jordan, sont en retard de plusieurs années sur le programme, et la laissent souvent découragée.
Toutes les parties où elles relatent la vie de la classe, ses cours, ses interactions avec les élèves m'ont semblée vues, revues et rerevues, et surtout sans aucune subtilité : elle semble avoir rapporté uniquement les moments les plus caricaturaux alors qu'il est évident grâce à certaines informations distillées ça et là, que le quotidien était en fait moins terrible qu'elle ne le décrit (certains élèves ont obtenu les félicitations, un autre professeur en qualifie un de très doué, elle publie un petit mot qu'elle a reçu d'une élève en fin d'année ...).
En revanche, même si elles tombent un peu dans le même travers (exagération, portrait à gros trait), les descriptions des séances de formation auxquelles elle assiste avec les autres aspirants professeurs sont assez édifiantes :  jargon éducatif incompréhensible, inadaptatation totale du contenu des formations aux attentes des enseignants, écoute inexistante ...
"Voyons, voyons, on n'utilise plus l'expression "discours indirect" depuis longtemps, vous allez susciter des confusions ! On dit "paroles rapportées indirectement" ou à la rigueur "énoncé coupé", par opposition à "énoncé ancré"..."
Le livre pêche un peu par sensationnalisme et surtout ne tient pas la comparaison face à d'autres illustres document(aire)s sur ce sujet : Entre les murs, Etre ou Avoir, la Journée de la jupe ...
 

lundi 22 septembre 2014

Le ravissement des innocents


Le ravissement des innocents intrigue d'abord par son titre tarabiscoté, dont on ne comprendra la signification que plus loin dans le roman – et qui diffère grandement de son titre original "Ghana must go" : un drôle de choix de l'éditeur qui couplé à cette couverture à motifs jungle ne rend pas vraiment hommage ni au contenu ni au style du livre.

L'auteure retrace dans ce livre les parcours des différents membres de la famille Sai, explosée à travers les continents américain et africain après la désertion du père - le chirurgien renommé incapable de surmonter la honte et l'effroi de son renvoi de l'hôpital après une (injustement qualifiée) erreur médicale. Sa femme Folasade prendra alors les décisions qu'elle jugera pertinentes pour ses enfants – garder l'ainé Olu à Boston avec elle pour intégrer l'université, envoyer les beaux jumeaux  Taiwo et Kehinde chez leur oncle au Nigeria et garder la toute petite Sadie avec elle ; décisions dont les conséquences se découvriront tout au long du livre.

La vraie prouesse de l'auteure réside dans cette capacité à construire des psychologies complexes et abouties pour chacun de ses personnages – qui nous permet de vraiment cerner chacun d'entre eux comme si on le connaissait intimement, leur prêtant des réflexions et des pensées qui font écho aux nôtres ou à celles de nos proches.
Ainsi, Olu, le fils ainé qui cherche à marcher dans les pas de son père : "Il visitait [la maison de ses amis] tenaillé par l'envie d'avoir une lignée et le sentiment de descendre de personnes immortalisées par des visages sans cadre. L'absence de prédécesseurs dans sa famille l'angoissait ; cela sous-entendait qu'ils jouaient à en être une".

Il est intéressant de suivre les personnages dans leur cheminement psychologique, leur prise de conscience des souffrances qu'ils ont endurées puis refoulées. "C'est stupide à son âge de s'y appesantir, de laisser la pensée prendre forme mais elle est là de toute façon  J'ai souffert de la solitude. Et elle rit, surprise par les larmes qui jaillissent. La révélation ne devrait pas la bouleverser, c'est une évidence maintenant que la vérité lui crève les yeux".

Les rapports entre les frères et sœurs, leurs complexités, la capacité à comprendre à demi-mot les drames qui se jouent, la protection teintée de jalousie, tout cela est particulièrement bien rendu. Il y a notamment une réflexion intéressante tout au long du roman sur les rôles que donnent de fait la famille et qu'on s'efforce de jouer parce qu'à la longue s'est créé un équilibre autour d'eux.
"Toute la matinée, elle a essayé de s'en tenir au scénario, l'air sombre, intéressée, épongeant la sueur sans se plaindre, une tentative de politesse que les autres prennent pour de la bouderie, habitués qu'ils sont à son silence, son humeur noire. Un rôle attribué à l'avance dans la pièce, de même que celui d'Olu est de gérer, celui de Kehinde de maintenir le calme, celui de Sadie de pleurer pour un oui ou pour un non, celui de sa mère de fermer les yeux ; Taiwo boude. Ils comptent dessus, s'y attendent, ça leur manquerait si elle s'abstenait. Personne ne s'inquiète, ne lui demande ce qui ne va pas, s'il est arrivé quelque chose. C'est Taiwo, c'est tout."
L'émotion principale qui transparait vient d'ailleurs de ces rapports familiaux, fraternels compliqués, et quand on comprend que la famille va enfin être réunie, l'émotion atteint son apothéose.

Il faut probablement souligner le style très étonnant de l'auteure, poétique, avec une ponctuation particulière faite de retours à la ligne, de phrases très courtes puis très longues, des interrogations ouvertes en milieu de phrase, des 1, 2, 3, qui surviennent pour hiérarchiser des idées.
"Des gouttes de rosée sur des brins d'herbe, pareilles à des diamants semés en abondance de sa besace par un farfadet qui passait par là, fôlatrant d'un pas ailé dans le jardin de Kweku Sai juste avant l'arrivée de celui-ci"

Ce style peut surement déroute (comme il m'a déroutée moi) et être un frein pour aller jusqu'au bout du roman alors même que l'histoire reste passionnante et très originale.

Pour finir et lever le mystère sur le titre, le ravissement des innocents, c'est donc cette "gaieté indomptable, une qualité que Kweku n'avait remarquée que chez les enfants vivant dans la misère à proximité de l'équateur : la faculté instinctive de se moquer du monde tel qu'il est, d'y trouver matière à rire, un enthousiasme inextinguible devant tout et rien, inexplicablement étant donné la situation"

A lire pour se faire une idée et découvrir une romancière à suivre.

Le ravissement des innocents de Taiye Selasi, chez Gallimard

lundi 15 septembre 2014

Le Triangle d'Hiver


 
Le Triangle d'Hiver pourrait presque être une nouvelle tant la construction peut y faire penser, avec ces quelques cent cinquante pages et cette chute finale qui tient en une ligne.

Julia Deck nous fait suivre pendant quelques mois l'histoire de Mademoiselle, une jeune femme dont le nom ne nous sera jamais vraiment dévoilé, qui décide un jour de se renommer Bérénice Beaurivage et de devenir romancière, comme l'héroïne éponyme de Rohmer. Comme elle s'enlise dans les mensonges pour tenir cette fausse identité – et son rêve, elle va s'aliéner peu à peu ceux qui veulent l'aider.

L'auteure a un style magnifique qui ne peut pas laisser indifférent, décrivant avec poésie les pls emblématiques des villes portuaires françaises : Le Havre, Saint Nazaire, Marseille. Pour qui connait bien ses villes, la description en est saisissante de réalisme, captant non seulement l'architecture mais aussi l'ambiance particulière de ces villes.

Le style de Julia Deck ne tient pas seulement à la description des rues et chantiers navals, mais également à sa capacité à capturer des moments de vie très réalistes ; ainsi quand l'amant de Mademoiselle lui dit quelque chose qu'elle ne veut pas entendre : "Bérénice n'entend plus rien. Elle se tourne vers les objets, déchiffre les mots qui lui tombent sous les yeux, l'enseigne du restaurant ("bar brasserie Vieux Port, service continu de 12h à 22h), la marque de bière sur le pourtour du cendrier en plastique ("Loburg"), les conseils de dégustation à l'arrière de la bouteille de chardonnay ("servir entre 12°C et 15°, en apéritif avec des poissons ou crustacés, viandes blanches").

Même si cette écriture si fine pourrait suffire à ouvrir (et finir) le roman, on regrette un peu que l'histoire semble si peu vraisemblable, étrange ; on se demande parfois ce qui lui est passé par la tête,  ne voyant pas toujours où l'auteur veut ne venir. Et la chute finale, sans vraiment éclairer, nous jette encore dans plus de confusion quant aux 150 pages précédentes.

Le Triangle d'Hiver se lit donc facilement, d'une traite même avec ce format "nouvelle", mais laisse un peu sur sa faim malgré le potentiel indéniable de Julia Deck.


Le Triangle d'Hiver, de Julia Deck aux Editions de Minuit

mardi 9 septembre 2014

La petite communiste qui ne souriait jamais



Il n'y a pas besoin d'être passionné par la gymnastique pour être captivé par le livre de Lola Lafon sur Nadia Comaneci. Le livre s'ouvre d'emblée sur ce qui l'a laissée à jamais à la postérité : son dix virgule zéro zéro aux JO de Montréal en 1976, la première note parfaite de l'histoire des Jeux – qui détraqua même le compteur Longines et déclencha surtout une véritable ferveur pour Nadia et pour la gym à travers le monde.

Dans ce roman, Lola Lafon nous fait revivre l'enfance, la détection de Nadia par l'entraineur Bela Karolyi, ses entrainements, son abnégation, ses premières victoires, ses premières défaites jusqu'à la fuite aux Etats-Unis en 1989.
En démarrant le roman, très vite, notre curiosité est piquée par les descriptions des sauts impossibles et des figures interdites que dépeint Lola Lafon et qui ont été la marque de fabrique de Nadia. Je vous invite donc à faire comme moi à la lecture de ce roman, à avoir Youtube à portée de main pour aller découvrir ces prestations ébouriffantes.

Au-delà de l'aspect purement gymnastique, un des premiers intérêts du livre repose sur la description détaillée et sans complaisance ou misérabilisme de l'ascétisme et de l'obstination requis tant de la part de l'entraineur que de la gymnaste pour la mener au plus haut.
"Bela travaille l'enivrement, l'étourdissement. Autour des barres et de la poutre, il fait creuser une fosse remplie de gros morceaux d'une mousse épaisse. […]. Chaque jour il intègre une acrobatie supplémentaire dans leur course, jusqu'à ce qu'elles perdent totalement l'appréhension de la chute, leur dos arqué méprisant le sol"
"Ce serait formidable si on découvrait qu'en travaillant très peu on pouvait gagner, hélas, ce n'est pas le cas.[…] Bela envisageait tout. Tenez, on était suivis par un psychologue, il nous faisait faire de puzzles pour voir au bout de combien de temps on se lassait, il testait notre capacité à rester devant une chose qui nous résistait".

On suit pas à pas la méthode Karolyi qui a trouvé en Nadia un véritable porte-drapeau – et qui sera évidemment très décriée à l'Ouest : ces petites filles très maigres, biberonnées à la codéine, entrainées 7 jours sur 7, soumises à un régime alimentaire strict. Pourtant une fois  Bela passé à l'Ouest, les USA mettront leur mouchoir sur leurs états d'âme et le choisiront pour entrainer – et porter jusqu'à la médaille d'or – l'équipe nationale de gym.
C'est aussi cela qui est dépeint en creux à travers le récit : l'histoire d'une époque de guerre froide et de la rivalité Est-Ouest offrant un cadre historique palpitant à une histoire déjà rocambolesque. Lorsque les petites gymnastes roumaines vont passer les compétitions internationales, on suit leur découverte de ce monde occidental de profusion. "Les petites s'arrêtaient,  elles saisissaient le bras de Marta, regardez regardez, quand surgit le jingle de la publicité"

Lola Lafon utilise d'un procédé intéressant pour rendre compte d'une vision plus mitigée de l'Ouest, en inventant une correspondance fictive entre Nadia et elle qui prête à Nadia un certain scepticisme sur les soi-disants vertus de l'Ouest.
"Tous ces sportifs qui gagnent sont des superbes politiques. Ils promeuvent des systèmes, communisme à l'époque, capitalisme aujourd'hui."Ou quand Nadia raconte que sa mère a pleuré la première fois qu'elle est rentrée dans un supermarché du New Jersey : "Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie Stefania, devant l'émotion de ce nouveau choix, le fait même d'avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, presque brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, corrige-t-elle, la tristesse de se sentir envahie de désirs devant tant de riens"

Ce récit en creux des années Ceaucescu fait quand même froid dans le dos et donne aussi quelques exemples glaçants de la vie sous cette dictature du Camarade et de sa femme La Plus Grande Scientifique du Monde. On retiendra ainsi cette politique de natalité folle qui oblige toutes les femmes de plus de 15 ans à avoir un examen gynécologique mensuel, et toutes les femmes sans enfant de plus de 25 ans à payer une taxe. Ou encore l'enragement de Ceaucescu devant la note de la gymnaste russe aux championnats d'Europe – qui lui dictera de faire enlever Nadia par ses sbires– littéralement enlever, au milieu des épreuves alors qu'elle pouvait encore gagner l'or (on ne pouvait pas prendre le risque de perdre face aux Russes …).

Enfin, Lola Lafon met en lumière le terrible rejet dont sont victimes les gymnastes – et a fortiori Nada qui avait été tellement adulée avec ses couettes à rubans de petite fille, dès lors que le corps commence à changer et prendre les formes féminines de la puberté.
"Qu'est-ce que tu imaginais, qu'elle ne grandirait jamais ? ironise Geza et Bela de lui répondre avec l'assurance d'un scientifique "Non évidemment, je sais que tout ceci est parfaitement normal. Mais on a perdu l'habitude de ces … corps de femme""
La cruauté du public est sans limite et sans honte, comme en témoignent les articles de l'époque des années 80 : "La petite fille s'est muée en femme et la magie est tombée", "De grande gamine, elle est devenue femme. Verdict : le charme est rompu" etc.

Lola Lafon offre là un très beau roman, historique avec justesse, qui se prend à imaginer juste ce qu'il faut.


La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon chez Actes Sud.

Ci-dessous, les liens utiles vers les vidéos des figures de gymnastiques mentionnées :
Le 10 aux barres parallèles de Nadia : http://www.youtube.com/watch?v=4m2YT-PIkEc
Le premier 10 aux JO (poutre) :http://www.youtube.com/watch?v=odTtfnWdfGU
Le Korbut flip (interdit depuis) : http://www.youtube.com/watch?v=NZYPcdj_wn4
Tous les sauts interdits aux barres asymétriques depuis : http://www.youtube.com/watch?v=vMwweG9qUoo

lundi 8 septembre 2014

Marie-Antoinette



Je dois dire que je débutais ce livre avec les plus grandes réticences. Peu adepte des périodes "en costume" ni même des biographies, et enfin relativement ignorante de l'œuvre de Zweig, je ne l'entamais qu'à contrecœur, convaincue par la persévérante et persuasive Annabelle.

A ma propre surprise, Marie-Antoinette me conquit bien vite ; emballée par le style de Zweig, je ne comptai plus les pages dès la seconde et me prit complètement au jeu de cette biographie qui se lit presque comme un polar à suspense tant Zweig nous tient en haleine, évoquant sans cesse l'avenir par petites touches – suspense d'autant plus remarquable qu'au fond, on sait bien comment ça va se terminer mais on espère encore un dénouement heureux pour l'attachante reine.

Ce qui est particulièrement plaisant avec ce livre, c'est qu'on découvre qu'on en sait finalement très peu au regard du véritable destin de Marie-Antoinette qui est narré ici. En effet, Zweig y dévoile tout ce qui n'a pas été laissé à la postérité sur l'histoire tragique de Marie-Antoinette. Certes, sa décapitation,  "donnez leur de la brioche", une vague connaissance de l'Affaire des Diamants, sa passion secrète pour le comte Fersen, son affection pour le Trianon participent à l'histoire (voire la légende) généralement transmise et connue de tous mais il est intéressant de constater qu'il y a tout un pan de la vie de cette femme traditionnellement laissé dans l'ombre qui est ici dévoilé par Zweig en détail : l'absurdité des préparatifs de la fuite de Varenne, les sept ans de non-consommation du mariage qui affecteront le caractère du futur roi Louis XVI, les accusations d'inceste portées contre elle, la solitude des dernières années de sa vie (le Roi ayant été décapité bien avant elle), le rôle terrible de son beau-frère, son duel silencieux avec la favorite de Louis XV qui s'achèvera comme une affaire d'Etat …
De plus, Zweig ne manque pas de donner son avis, ses interprétations apporte sa fine analyse des rapports humains pour éclairer la simple histoire et le récit des faits. "Pour que le véritable amour fut possible, il faudrait au peu viril Louis XVI l'énergie du cœur qui lui fait défaut ; quant au penchant de Marie-Antoinette pour lui, il est fait de trop de condescendance, de beaucoup d'indulgence, de trop de piété, pour que ce fade mélange puisse être appelé amour"

A dévorer de toute urgence !


Merci à Annabelle pour son assiduité à le recommander !

jeudi 4 septembre 2014

Les Mères




 
On démarre Les Mères en se disant que ça a l'air d'être drôlement facile d'imaginer le déroulé du livre, pour finalement être pris complètement en défaut plusieurs fois par notre soi-disant flair de lectrice. Et c'est justement cela qui donne tout son sel à ce roman policier : l'impression de s'être bien fait balader par l'auteur. On le referme avec l'envie de dire à Samantha Hayes "bien joué" (et celle-ci nous répondrait un mérité mais fair-play "sans rancune ?")

A Birmingham, deux policiers enquêtent sur le meurtre sauvage d'une femme enceinte : on suit plus particulièrement l'inspectrice Lorraine Fisher qui doit conjuguer en plus de l'enquête ses problèmes conjugaux et sa fille ainée qui souhaite abandonner le lycée pour convoler avec son high-school sweetheart.

En parallèle de l'enquête, deux femmes prennent la parole pour nous raconter leur quotidien : Claudia, la riche femme enceinte déjà belle-mère de deux jumeaux et Zoé, la nounou qu'elle vient d'embaucher pour l'aider à domicile avec les jumeaux et le futur bébé. Comme le père, James est officier sur un sous-marin, la maison n'abrite que les deux femmes et les jumeaux bébés. Et très vite, la nounou parfaite Zoé s'avère étrange, posant des questions indiscrètes, fouillant dans la maison …

Alors qu'un second meurtre de femme enceinte survient, la tension se fait plus palpable. On craint le pire pour Claudia et son bébé, seuls avec la nounou mystérieuse. L'inspecteur Fisher arrivera-t-il à trouver le coupable à temps ?

Embarquez-vous dans ce polar et laissez vous surprendre !

 
Les Mères de Samantha Hayes, chez Pocket.
 

mardi 2 septembre 2014

L'autre moitié du soleil



Il y a toujours beaucoup de plaisir à lire des livres qui, au passage, nous en apprennent un peu sur des pans d'histoire trop souvent délaissés par la littérature ou la presse.
Dans le cas de L'autre moitié du soleil, on est plongé dans la guerre du Biafra - dont ma connaissance s'arrêtait à une localisation géographique et une époque, mais encore sans grande précision ni certitude. Avant même de parler du style ou de l'Histoire (romancée) qui y figure, on peut donc déjà saluer ce roman qui nous instruit et nous rend moins bête avant qu'après.

L'auteur nous emmène avant et pendant la guerre du Biafra avec un livre structuré en 4 temps, qui apportent du suspense et des ellipses soigneusement placées. On commence par suivre Olanna et Odenigbo, le couple d'universitares ibo qui vivent de leur savoir partagé à l'université de Nsukka. Véritable fil rouge du livre, leur domestique Ugwu, nous permet d'avoir une double vision du Nigeria de ce début des annes 60, entre l'élite anglophone éduquée et les classes défavorisées encore très attachées aux croyances populaires (sorts, esprits) et principalement agriculteurs.

Le roman prend tout son intérêt en croisant le destin de ces 3 personnages avec celui du Biafra et du Nigeria. En tant qu'ibo, ils vont vite devoir fuir avec la guerre et l'avancée des troupes nigérianes, et se retrouver à vivre l'Histoire en témoin direct des pires exactions.
L'Histoire va révéler les faiblesses des uns et les forces des autres, la résilience des femmes et l'égarement des hommes face à cette guerre rouleeau-compresseur qui ne respecte plus ni les mariages, ni les morts, ni les liens familiaux.

En parallèle d'Odenigbo et Olanna, évoluent deux personnages secondaires mais ô combien présents et capitaux : Kainene la soeur d'Olanna et Richard, son petit ami anglais blanc.
Il est intéressant de suivre comment chacun de ces personnages perçoit la guerre, la position du commandement biafrais, la famie, l'enrôlement de force et comment certaines prises de positions pourront creuser des fossés entre les uns et les autres.

Le livre évolue doucement des problèmes domestiques des deux couples (la difficulté d'Olanna à avoir un enfant, la séduction de Kainene par Richard), vers des problèmes vitaux qui les dépasseront et amèneront même Kainene, d'habitude si rancunière et pointilleuse, à dire : "Il y a des fautes tellement impardonnables que d'autres semblent facilement pardonnables en comparaison"

Un très beau roman, qui nous instruit avec style

L'autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard ou Folio)

Merci à Alice pour le conseil et la découverte
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