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jeudi 9 décembre 2010

Apocalypse Now


Il y a des jours comme ça où on se sent de force à défier les éléments, à aller au front de l'apocalypse ; et une fois qu'on y est, face aux éléments, on se demande sincèrement quelle témérité saugrenue nous a prise ...

Le mercredi 8 décembre faisait partie de ces jours-là. Déjà, quand l'info principale à la radio devient la météo ou le point info trafic, on devrait toujours se méfier et "reporter notre trajet à plus tard" comme le recommandent tous les journalistes de France et de Navarre sur les ondes.

Mais bon, ayant mis 45 minutes en patinant à peine, pour faire le trajet aller Paris-Jouy, je présumais un peu trop de mes forces de résistance aux éléments et m'engageais alors sur le trajet retour. Heureusement, pas complètement inconsciente, je me faisais cette fois accompagnée d'une personne autrement meilleur pilote que moi sur la neige. (En même temps, quiconque m'a jamais vu conduire, sait que je ne conduis que des boites autos, ce qui déjà m'enlève à peu près toute prétention au titre de meilleure pilote, sur quelque surface que ce soit).

Il neige à gros flocons, les voitures patinent dans une valse hésitante, Nicole de France Bleu Paris te répète que tu es vraiment un sale égoïste d'aller rajouter ta pierre à l'édifice du merdier routier, mais non, on continue, forts de notre bon droit à la route, même sans chaines, ni pneus neige (ni même batterie de portable, sinon ça serait moins drôle).

Pour toi qui ne connaît pas la N118 jusque dans ses moindres virages et son tronçon Sèvres-Vauhallan, voici donc un petit croquis, une petite coupe en tranche façon tectonique des plaques, pour te faire visualiser le problème de dénivelés à l'origine de tous nos malheurs sur cette route.

Un premier regard suffit pour constater que le prétendant au Paris-Vauhallan pouvait toujours aller se-brosser-Martine s'il espérait franchir avec sa Golf GTI toute suréquipée qu'elle soit, les fameuses côtes de la N118 sans pneus neige ni chaînes. De toute façon, deux poids lourds ont rapidement coupé court à leurs prétentions en allant patiner en crabe jusqu'au milieu de la chaussée devant la côte de Vauhallan, dans une synchronisation parfaite pour bloquer entièrement la voie pour plusieurs dizaines d'heures.

Après 3h30 pour atteindre le radar de Bièvres, celui situé à 1km de notre point d'entrée sur la N118, l'esprit de la neige commence peu à peu à fondre sur les automobilistes avec plus ou moins de conséquences étonnantes. 1 voiture sur 3 décide purement et simplement d'abandonner la course, occasionnant un exode de petits bonhommes en gilet jaune, qu'ils mettent pour sa racheter une bonne conscience après avoir enfreint le seul interdit catégorique de France Bleu Paris, i.e abandonner son véhicule sur la chaussée. On se demande encore où comptaient aller à pied, dans le blizzard ces braves petits conducteurs, sur cette route de Bièvres, éloignée de toute zone résidentielle ou commerciale ...

Heureusement, quelques événements cocasses viennent aussi vous distraire, vous automobilistes résignés qui prenez votre mal en patience, notamment le passage de cette homme à contre-sens des voitures, avançant chaussures de ski au pied, bâtons et skis sur les épaules. Chapeau bas, penser à prendre ses skis le jour de la toundra du millénaire ...

Au fil des heures, vous vous familiarisez avec Nicole et Arnaud de France Bleu Paris 107.1, qui, ils le signalent eux-mêmes, n'ont jamais eu autant d'auditeurs sur leur fréquence, grâce à leur point info trafic précis toutes les 12 minutes. Vous vous surprenez à rester sur France Bleu 107.1 même entre les points infos trafic, pour être sûrs de ne pas louper le prochain, même si vous ne savez plus vraiment ce que vous voulez entendre : une explication à votre immobilité complète depuis bientôt 5h, ou une annonce d'amélioration qui sera aussitôt démentie par les prévisions de verglas et l'immobilité toujours complète 1h plus tard....

Entre deux points infos trafic, vous créez une intimité formidable avec vos voisins de galère à l'occasion d'une pause pipi entre deux portières. Puis, l'esprit de la neige fond encore un peu plus sur les esprits, et quand vous voyez passer un homme qui remonte la file de voiture à bicyclette, béret sur la tête, vous vous demandez si l'esprit de la neige ne vous a pas court-circuité un fusible lors d'un assoupissement entre deux points infos traffic.

Pour ne pas gaspiller toute l'essence, vous alternez période "up" moteur-allumé-radio-chauffage, et période "down" (juste radio, faudrait quand même pas louper le point info trafic), jusqu'à ce que le froid commence à vous grignoter les orteils. Pour passer le temps, vous regardez successivement "Le Diner de Cons" puis "Taxi", le choix des films reflétant clairement l'état d'esprit dans lequel vous êtes : il vous faut de la distraction ! Et vous louez le Ciel d'avoir un Mac dans la voiture et pas un PC qui vous aurait claqué dans les doigts au bout de 20 min pour cause de batterie faible, ce qui vous aurait sans doute conduit à un état d'abattement sans pareil.

Mr Pignon, Juste Leblanc, et Emilien ayant rempli leur office (vous changer les idées), on reprend ensuite le rythme up-and-down classique, au son de la douce voix de Nicole de France Bleu 107.1, qui anime "On fait la route ensemble", émission désormais culte pour tout naufragé de la route du 8 décembre 2010. "On fait la route ensemble", c'est l'émission emblématique de la "composante pot-de-chambre" : elle accueille des auditeurs en ligne, pour qu'ils racontent leurs galères, s'en plaignent longuement et férocement, pestent contre leur voisin de route qui a essayé de le doubler, invectivent Brice Hortefeux et tout ce qui ressemble de près ou de loin à une personne en uniforme sur les routes ; leur but n'étant absolument pas d'informer les autres auditeurs de l'état de la route mais bel et bien de déverser ce trop-plein d'énervement, de haine, de bouillonnement intérieur sur quelqu'un qui n'a rien fait mais est au chaud derrière son micro et c'est déjà trop : Nicole. (Vous avez compris, je pense "la composante pot-de-chambre", le déversoir ...)

Parfois, entre deux plaintes, un brave automobiliste appelle gentimentpour proposer un itinéraire bis intéressant, ou comme Guy-le-chauffeur-de-taxi pour faire une analyse de la neige. On sait donc désormais qu'en début d'après-midi ce mercredi 8 décembre est tombée une neige plutôt dite "de printemps" bientôt remplacée par une neige "de février", "légère, elle monte vers le ciel quand le vent secoue les branches; mais elle tient également beaucoup mieux au sol et se transformera d'ici peu en verglas". Après ses prévisions optimistes, vous arrêtez France Bleu 107.1, c'est trop déprimant.

Finalement, 9h30 plus tard, la longue longue longue file de voitures entame un mouvement, "Victoire", criez-vous, "on roule au pas!!!". Plus vous avancez, plus vous découvrez un paysage de jour d'après : voitures abandonnées en travers de la route, enlisées dans la neige, percutées dans la barrière de sécurité. Vous vous frayez un chemin glissant au milieu de ces carcasses vides, pas franchement rassurantes et des poids lourds arrêtés au bord de la route. Parfois, il faut que les passagers des voitures devant vous poussent des voitures arrêtées en plein milieu de la chaussée ... Vous vous émerveillez devant cette envie de rentrer au plus vite chez soi qui prend le visage de la solidarité ...

Finalement, le slalom prend fin à hauteur de Vélizy, où d'un coup, vous découvrez la N118 entièrement déserte ; peu d'automobilistes ayant eu le courage de pousser le slalom jusque là, restés enlisés dans la neige, patinant sur le verglas un peu plus bas, ils ont presque tous abandonnés leur voiture avant d'arriver à la partie déneigée de la route. Il aurait suffi d'un CRS bien avisé pour dire aux gens, "hé dans 30 mètres, vous y êtes, c'est déneigé, courage les gars", pour débloquer l'ensemble de la route, mais il faut croire que les 2000 policiers déployés en Ile de France par Brice H. avaient mieux à faire que de débloquer un des axes principaux d'arrivée et de départ de Paris.

Le trajet se finit en beauté, sur la descente de Sèvres, petite patinoire abordée en douceur par les conducteurs pourtant échaudés par 10h d'immobilisme.

Et ce matin, en ouvrant chez vous votre calendrier de l'avent Kinder, vous savez pourquoi vous avez bravé 11h durant les éléments ...

mardi 23 novembre 2010

L'indésirable



En plaçant son récit dans la campagne anglaise d’après-guerre, Sarah Waters renoue avec le style anglais si caractéristique, aux histoires jonchées de plaines brumeuses et de demeures hantées, qui feront toujours écho aux grands romans des sœurs Brontë ou de Daphné du Maurier.

Dans une Angleterre encore dévastée par la guerre, meurtrie par les bombardements passés et le rationnement encore en vigueur, le Docteur Faraday se lie d’amitié avec une ancienne famille fortunée de son comté, les Ayres, désormais contraints de vivre à un rythme bien moins dispendieux, ruinés pécuniairement et psychologiquement par la guerre.
Le Docteur Faraday découvre bien vite que le domaine d’Hundreds Hall où demeurent les Ayres, est le théâtre d’incidents étranges : bruits répétés, souffles, claquements de portes … Bientôt terrorisé par cette présence qui ne dit pas son nom, le fils Ayres, rendu fou, est interné ; laissant sa mère et sa sœur s’occuper du domaine avec l’aide de maison, Betty. D’événements tragiques en accidents suspects, la maison ne va plus arrêter sa danse macabre avec les Ayres, pour finalement laisser le lieu vide de toute présence humaine.

Sarah Waters a le mérite d’adopter un style fluide et léger qui rend la lecture de ce pavé aisée et agréable. Pourtant, on sent déjà bien à sa lecture que ce roman ne laissera aucune trace : histoire banale, aucun rebondissement, dialogues sans saveurs … Ce livre est un pur roman : aucun lien avec l’Histoire n’est possible, il n’amène le lecteur à aucune réflexion, et est bêtement mais efficacement distrayant.
On attend en vain une chute qui justifierait les 600 premières pages, jusqu’à devoir admettre à la dernière qu’il faudra se contenter de ce récit très « premier degré ».

A lire pour les nostalgiques de la campagne anglaise.

mardi 16 novembre 2010

L'importance d'être inconstant


Après, comme tout un chacun, moult années d'évolution aux côtés du genre humain, il en ressort une constante particulièrement délicieuse de celui : l'insatisfaction chronique.
Loin d'être une tare, celle-ci est à l'origine de sûrement bien des phénomènes qui nous ont fait nous élever de notre condition de bonobos de l'ère glaciaire aux personnes incroyablement civilisées que nous sommes aujourd'hui. Cette insatisfaction est d'ailleurs sûrement à l'origine de la sauvegarde d'un certain nombre d'industries naguère florissantes : qui irait encore acheter son journal si le J.T de Jean-Pierre Pernault thème "actu et terroir" satisfaisait pleinement notre demande d'infos quotidiennes ? Qui irait encore au cinéma ou au théâtre si on se contentait du téléfilm du jeudi soir pour combler notre besoin de divertissement ?

Ne nous faisons pas d'illusions, cette insatisfaction est chronique et persistante : même avec un (Master)chef à nos fourneaux, on jettera toujours un oeil, l'air de rien, dans l'assiette du voisin pour vérifier qu'elle n'est pas mieux garnie (ou dressée, nouveau vocabulaire de téléspectatrice assidue de Masterchef)
(2 références en 2 lignes, on aura compris que cette émission est totalement addictive ; message à Nonce Paolini : à quand la saison 2 ?)
Et, de même que l'herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin, le cheveu est toujours plus lisse, plus long, plus blond sur la tête de la voisine. Le capillaire, ou l'incarnation concrète de l'insatisfaction sus-mentionnée, alimente nombre de plaintes irraisonnées, et fait ainsile bonheur de nos amis coiffeurs, qui font leur miel de notre inconstance.
Les blondes envient le piquant des brunes, qu'elles-mêmes vendraient cher (balayage+couleur) pour avoir l'éclat des premières. A coups de ridicule qui ne tue pas (i.e, une heure le cheveu en papillotte sous un casque chauffant), chacun accède à ses désirs, en oubliant qu'à 50 ans, on voudra tous être blonds pour cacher les (premiers) cheveux blancs.

Plus irremédiable, mais tout aussi sujet à débats, couleurs des yeux, métabolisme et ô combien maudit atavisme familial alimentent les discussions sans fin sur les envies des uns et des autres, avec force théories irrationnelles sur les défauts de leurs propres attributs.
Ainsi, combien de discussions sur les avantages de la femme-poire vs. sa rivale la femme-pomme ? (équivalent masculin du dilemme, pour toi qui ne comprends pas ces considérations fruitées : poignées d'amour vs calvitie ?) ... Pour en conclure que, ô rage, ô désespoir, on peut être poire ET pomme (ou chauve ET "confortable").

Théorie de mon cru vivement critiquée par exemple sur les yeux clairs : outre la disharmonie de couleurs que cela crée dans le visage (bleu/vert-chair-rouge de la bouche -brun ou blond des cheveux), cela rend extrêêêêêmement mal-aisé toute tentative d'habillement avec plus d'une couleur (sans parler du maquillage, mais comme j'ai déjà perdu la moitié des suffrages jusqu'ici, je m'arrêterai là). Devant vos airs compatissants (?), avouons que cette théorie remporte jusqu'ici peu de soutien, voire plutôt une foule de critiques, évidemment irrecevables car émanant de personnes aux yeux marrons (CQFD).
(Cette histoire d'harmonie colorielle n'est peut-être pas sans lien avec une passion déjà mentionnée pour les mascaras de couleur bleue ou verte ... A méditer).

Enfin, quel bon voyant n'a pas souhaité, même un instant, porter des lunettes un jour ? Pour le regretter dès la première annonce de la découverte de sa myopie/presbytie/etc. et le constat terrible que porter des lunettes, c'est surtout pas pratique.
Version -mais-qu'est-ce-qui-nous-a-pris de ce premier exemple, avec ... l'appareil dentaire, dont on a tous un peu rêvé à la récré en voyant la copine arborer fièrement ses bagues en alu, ... pour finalement pleurer de douleur à la pose des celles-ci et à la vue du sourire qui nous vaudra sûrement le doux sobriquet de "Tchernobyl" pour les 12 prochains mois.

Tant que cela donnera encore une foule d'anecdotes, saluons donc l'importance d'être inconstant !

samedi 6 novembre 2010

Le chagrin


Pour bien comprendre l'ouvrage de Lionel Duroy, il faut d'abord savoir que l'histoire est complètement autobiographique. Aussi, quand en arrivant à la page 10, où parlant de son enfance, il vous caractérise ainsi sa mère: "Maman, que nous méprisions déjà", vous vous dites que l'oeuvre a du faire voler bas les théières chez les Duroy ...
Lionel Duroy fait un état des lieux de son enfance et de l'influence terrible qu'a eue sa mère sur tout le cours de son existence, le poursuivant encore à l'âge adulte. Femme sans les moyens de son ambition de grande dame de Neuilly, mère-pondeuse juste bonne à rechigner contre son mari à qui elle en demande toujours plus, elle impose son rythme à la maisonnée, à ses 10 enfants et son mari surnommé Toto. Celui-ci pour échapper à son couroux, à ses manipulations et mises en scène (faux suicides, annonces d'enfants au seuil de la mort, on en passe et des meilleures), s'enfonce dans une spirale d'endettement qui va se révéler dévastatrice pour toute la famille : d'expulsions en éclairages à la bougies, la vie des enfants Duroy est ponctuée de désillusions sur leur père et leur cadre de vie.

L'autobiographie est un genre difficile car son rendu n'est pas toujours à la hauteur des événements passés : ici, Lionel Duroy excelle, nous serrant parfois le coeur avec ses anecdotes acides sur sa famille. Habitué du genre depuis son précédent ouvrage autobiographique "Priez pour nous", il revient également sur sa vie amoureuse, ses enfants, son travail en tant que journaliste à Libération. Au travers de sa vie, Lionel Duroy parvient surtout à restituer une "Vie Française" qui fait écho à celle de Jean-Paul Dubois, nous faisant retraverser le demi-siècle passé de façon passionnante.

La famille Duroy étant farouchement pétainiste, il évoque l'après-guerre de ses parents, son père un peu honteux de n'avoir commis aucun acte de bravoure pendant cette seconde guerre mondiale, et la haine de sa mère pour De Gaulle. La guerre d'Algérie ravivera les sentiments des parents Duroy tandis que les fils aînés, désormais adolescents se désolidariseront peu à peu des idées de leurs parents, pour embrasser des idées (ologies ?) gauchistes en vogue.

Lionel Duroy a l'intelligence de mêler à ce récit familial son histoire de journaliste d'investigation, revenant sur ces expériences en Nouvelle-Calédonie, en Algérie, à Zagreb etc., évitant à son roman de n'être qu'un brûlot familial. Ses anciens supérieurs hiérarchiques de chez Libération en prennent également pour leur grade, nous laissant un peu intrigués par les conséquences de ses propos ...

Pendant plus de 500 pages, Lionel Duroy nous tient en haleine, grâce au suspense qu'il arrive à ménager sur les réactions de sa famille face à ses deux réquisitoires (celui-ci et le précédent "Priez pour nous"), car comment ne pas penser à leur réaction en lisant ce livre. Une brillante démonstration que l'autobiographie n'est pas toujours narcissique ...

Le chagrin, de Lionel Duroy, aux éditions Julliard.

mardi 19 octobre 2010

La synthèse du camphre


Un premier roman épate rarement par sa maîtrise pourtant, La Synthèse du Camphre échappe à cette malheureuse règle littéraire et offre un roman singulier tant du point de vue du style que de l’histoire.

Mêlant habilement deux histoires dont le lien n’est révélé qu’à la toute fin, Arthur Dreyfus nous transporte à travers l’Histoire avec un grand H, depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux événements du 11 septembre, via les correspondances et récits de deux jeunes gens.

On suit d’abord les échanges de mails de Chris, adolescent américain esseulé et peu sûr de lui, avec un mystérieux Français Ernest, dont on ne peut que deviner les réponses, soustraites aux yeux du lecteur, grâce à l’enchainement des mails de l’Américain.

En parallèle, se noue le récit de Félix, étudiant français en chimie sous l’Occupation, bientôt résistant, puis déporté. Ce récit à la seconde personne retrace une histoire déjà entendue mais à laquelle Arthur Dreyfus arrive à conférer une singularité certaine avec brio. Depuis sa fuite en zone libre, « ce morceau de vadrouille à savourer », jusqu’à sa libération des camps, Arthur Dreyfus invente à Félix une destinée à la fois ordinaire et extraordinaire, narrée avec une poésie et un réalisme troublant.
Ainsi en parlant de son 1er jour de libération du camp : « Le matelas à ressorts était un gouffre, un trou moelleux qui t’angoissait. Tu t’y étais senti en chute libre. Ton corps n’est plus habitué à un monde ami, au contact des choses douces. Seule la rigidité du sol te rappelle que tu n’es pas en bronze, en marbre ; que tu es encore constitué d’os, de nerfs, de peau. »

Le trait de génie de ce roman s’exprime dans la parfaite mise en parallèle des deux histoires. Présentées comme en négatif l’une de l’autre, elles évoluent avec des courbes contraires : le bonheur de l’un équilibré par le malheur de l’autre. Le point de rupture apparait finalement, finement orchestré, qui fera basculer, Chris vers l’horreur (la maladie) et Félix au retour à la vie (la libération des camps). Tels les deux plateaux d’une même balance, les joies et malheurs de deux personnages, d’amplitude similaire, s’équilibrent parfaitement tout au long du roman : le basculement à mi-parcours, brusque changement de polarisation du malheur, ne fera qu’inverser la tendance.

Tout au long du roman, Arthur Dreyfus distille un lien à la matière de prédilection de Félix : la chimie. « Tu sais que les réactions chimiques sont comme les relations humaines : elles suivent des règles précises qui peuvent, lorsqu’elles sont mal appliquées, provoquer des explosions ». « Je voudrais que tout soit aussi spontané qu’en chimie. Je voudrais dissoudre le pétainisme dans quelques gouttes d’acide anglais ».

Un premier roman remarquable, qui vous poursuit encore longtemps après l’avoir refermé. Une chute imprévisible, qui surprendra même les lecteurs avertis ...

Mémoires à contre vent


Drôle d’objet littéraire que cet ouvrage du célèbre journaliste Peter Adam : des mémoires de vie aussi bien remplies ne sont pas légion dans les rayons des librairies françaises.

Durant 450 pages, nous voilà donc replongés dans la vie de Peter Adam depuis son enfance de jeune Juif sous l’Allemagne nazie jusqu’à son apogée de journaliste. Polyglotte, voyageur frénétique, réalisateur, baroudeur aux mille métiers, ami de la jet set et des artistes, Peter Adam fascine.

On suit, captivé, ses rencontres avec les plus grands intellectuels et artistes du siècle : Sartre, Thomas Mann, Visconti, Sagan etc. mais le récit le plus intéressant reste sans doute celui des années 40 : on découvre un point de vue rare, celui d’un enfant « Mischlinge » (né d’un parent juif et d’un parent non-juif) sous Hitler. Passant des premières lois raciales à l’après-guerre, Peter Adam offre sur cette période un témoignage peu banal, mettant en lumière la difficulté d’être à la fois vainqueur et perdant de la guerre, en tant que juif survivant allemand. Son récit de l’immédiate après-guerre puis de la reconstruction de l’Allemagne propose un éclairage au rendu inhabituel sur cette période.

La suite du document a du mal à convaincre autant que ce passionnant début, s’enlisant souvent dans un name-dropping malheureux. Peter Adam impressionne par sa formation, ses brillantes études, la finesse de son analyse, sa culture et sa prose, mais semble vouloir justifier de ses extraordinaires qualités par l’étalage de ses illustres camarades, plutôt que de disséquer profondément ses centres d’intérêt.

Dommage, car le brio de l’auteur transparait sans nul doute dans tout son témoignage.

vendredi 15 octobre 2010

13 heures


L’Afrique du Sud offre toujours un cadre particulier et propice aux bons romans policiers. On se rappelle en effet, l’excellent et terrifiant Zulu, de Caryl Ferey, primé par ELLE il y a quelques années.

13 heures ne déroge pas à la règle, polar captivant qui se dévore en quelques heures, vous laissant fatigué mais heureux le lendemain matin de cette lecture qui vous a tenu éveillé(e) une partie de la nuit.

Pendant 13 heures, les fameuses heures du titre, Deon Meyer nous fait suivre l’inspecteur Benny Griessel, en mission sur 2 enquêtes mystérieuses soudainement apparues : une jeune fille retrouvée égorgée et l’assassinat d’un producteur de disque maquillé pour accuser sa femme alcoolique. Notre curiosité est tout de suite piquée par le brillant procédé littéraire dont use l’auteur : nous faire également suivre une autre jeune fille, traquée par les assassins de la première.

Les deux histoires, celle de l’enquêteur et de la jeune fille, Rachel de son doux prénom, évoluent en parallèle, formant une sorte de course poursuite littéraire : le premier arrivera-t-il à sauver la seconde à temps ?

De rebondissements en déconvenues d’enquête, on s’accroche d’autant plus que l’ensemble reste extrêmement crédible : les policiers font preuve de bon sens, sans pour autant avoir des intuitions de génie trop grossièrement ficelées ; les méchants sont bourreaux mais on échappe aux détails trop scabreux de leurs crimes, et surtout, l’ensemble de l’histoire s’insère bien dans le contexte politique et historique de l’Afrique du Sud, restituant intelligemment les rivalités ethniques entre Xhosas, Zoulous, métis et afrikaners.

13 heures fait également la part belle au métier de policier, dont les arcanes sont finement décortiquées ; l’auteur aborde beaucoup de points posant question dans cette fonction : la place des femmes, l’importance de l’intégration de minorités, les maigres débouchés, le déversement des anciens vers les métiers d’investigateur privé, la violence quotidienne et ses conséquences (à commencer par l’alcoolisme pour l’inspecteur Benny Griessel) etc.

Un roman policier très complet, qui ravira les amateurs du genre.
13 heures de Deon Meyer, aux éditions du Seuil
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